OUS qui vivons par-deça souz l'authorité de noz Princes, & des Republiques civilisées, avons deux grans tyrans de nôtre vie, auquels les peuples du nouveau monde n'ont point encore eté assujette, les excés du ventre, & l'ornement du corps, & bref tout ce qui va à la pompe, léquels si nous avions quittés, ce seroit un moyen pour r'appeller l'ancien âge d'or, & ôter la calamité que nous voyons en la pluspart des hommes. Car celui qui possede beaucoup faisant peu de depanse, seroit liberal, & secourroit l'indigent, à quoy faire il est retenu voulant non seulement maintenir, mais aussi augmenter son train, & paroitre, bien souvent aux dépens du pauvre peuple, duquel il succe le sang, qui devorant plebem meam sicut estam panis, dit le Psalmiste. Je laisse ce qui est du vivre, n'étant mon sujet d'en parler en ce chapitre ici. Je laisse aussi les excés qui consistent en meubles, renvoyant le Lecteur à Pline qui a parlé amplement des pompes & suprefluités Romanesques, comme des vaisselles à la Furvienne & à la Clodienne, & des chalits à la Deliaque, & des tables le tout d'or & d'argent ouvrés en bosse; là où aussi il met en avant un esclave Drusillanus Rotundum lequel étant Thresorier de la haute Hespagne fit faire une forge pour mettre en oeuvre un plat d'argent de cinq quintaux; accompagné de huit autres tous pesans demi quintal. Je veux seulement parler des Matachiaz de noz Sauvages, & dire que si nous nous contentions de leur simplicité nous eviterions beaucoup de tourmens que nous nous donnons pour avoir des superfluittez, sans léquelles nous pourrions heureusement vivre (d'autant que la nature se contente de peu) & le cupidité déquelles nous fait bien souvent decliner de la justice. Les excés des hommes consistent la plus part és choses que j'ay dit vouloir omettre, léquelles je ne lairray de ramener à point s'il vient à propos. Mais les Dames ont toujours eu cette reputation d'aymer les excés en ce qui est de l'ornement du corps, & tous les Moralistes qui ont fait état de reprimer les vices les ont mises en jeu, là où ils ont trouvé ample sujet de parler. Clement Alexandrin faisant une longue enumeration de l'attiral des femmes (qu'il a pris la pluspart du Prophete Esaie) dit en fin qu'il est las d'en tant conter, & qu'il s'étonne comme elles ne sont accablées d'un si grand fais.

Prenons les donc par les parties dont on se plaint. Tertullian s'emerveille de l'audace humaine qui se bende contre la parole de nôtre Sauveur, lequel disoit qu'il n'est pas en nous d'adjouster quelque chose à la mesure que Dieu nous a donnée: & toutefois les Dames s'efforcent de faire le contraire adjoutans sur leurs tétes des cages de cheveux tissu en forme de pains, chapeaux, panniers, ou ventres d'ecussons. Si elles n'ont honte de cette enormité superflue, au moins (dit-il) qu'elles ayent honte de l'ordure qu'elles portent, & ne couvrent point un chef saint & Chrétien de la depouille d'une autre téte paraventure immonde ou criminele, & destinée à un honteux supplice. Et là méme parlant de celles qui colorent leurs cheveux: J'en voy (dit-il) qui font changer la couleur à leurs cheveux avec du saffran. Elles ont honte de leur païs, & voudroient estre Gaulloises ou Allemandes, tant elles se deguisent. Par ceci se conoit combien la chevelure rousse étoit estimée anciennement. Et de fait l'Ecriture prise celle de David qui étoit telle. Mais de la rechercher par artifice, saint Cyprian & saint Hierome, avec nôtre Tertullian, disent que cela presage le feu d'enfer. Or noz Sauvages en ce qui regard l'emprunt des cheveux ne sont point reprehensibles: car leur vanité ne s'étend point à cela: mais bien en ce qui est de la couleur, d'autant que quant ils ont le coeur joyeux, & se peindent la face, soit de bleu, soit de rouge, ilz fardent aussi leurs cheveux de la méme couleur.

Venons maintenant aux aureilles, au col aux bras & aux mains, & là nous trouverons dequoy nous arréter: ce sont parties où les joyaux sont bien en evidence: ce qu'aussi les Dames sçavent fort bien reconoitre. Les premiers hommes qui ont eu de la pieté ont fait conscience de violenter la nature, & percer les aureilles pour y pendre quelque chose de precieux: car nul n'est seigneur de ses membres pour en mal user, ce dit le Jurisconsulte Ulpian. Et pour-ce quand le serviteur d'Abraham alla en Mesopotamie pour trouver femme à Isaac, & eut rencontré Rebecca, il lui mit une bague d'or sur le front pendante entre les ïeux, & des brasselets aussi d'or aux mains: suivant quoy il est dit aux Proverbes, qu'Une femme belle & folle est comme une bague d'or au museau d'une truye. Mais les humains ont pris des licences qu'ilz ne doivent pas, & ont deffait en eux l'ouvrage de Dieu pour complaire à leurs fantasies. En quoy je ne m'étonne pas des Bresiliens dont nous parlerons tantot, mais des peuples civilisez, qui ont appellez les autres nations barbares, mais encore des Chrétiens du jourd'hui. Quand Seneque se plaint de ce qui se passoit de son temps: La folie des femmes (dit-il) n'avoit point assés assujeti les hommes, il leur a fallu encore prendre deux ou trois patrimoines aux aureilles. Mais quels patrimoines? Elles portent (ce dit Tertullian) des iles & maisons champestres sur leurs cols, & des gros registres aux aureilles contenans le revenu d'un grand richart, & chacun doit de la main gauche ha un patrimoine pour se jouer. En fin il ne les peut mieux comparer qu'aux criminels qui sont aux cachots en Ethiopie, léquels tant plus sont coulpables, tant plus sont riches, d'autant que les menottes & barres auquelles ilz sont attachez sont d'or. Mais il exhorte les Chrétiennes de ne point étre telles, d'autant que ce sont là des marques certaines d'impudicité, léquelles appartiennent à ces malheureuses victimes de la lubricité publique. Pline, quoyque Payen, ne deteste pas moins ces excéz.

Car noz Dames (dit-il) pour étre braves portent pendues à leurs doits de ces grandes perles qu'on appelle Elenchus en façon de poires, & en ont deux, voire trois és aureilles. Mémes elles ont inventé des noms pour s'en servir à leurs maudites & facheuses superfluités. Car elles appellent Cymbales celles qu'elles portent pendues aux aureilles en nombre, comme si elles prenoient plaisir de les y ouïr grillotter. Que plus est les femmes menageres, & méme les pauvres femmes, s'en parent; disans qu'aussi peu doit aller une femme sans perles, qu'un Consul sans ses huissiers. Finalement on est venu jusques à en parer les souliers, & jarretieres, voire encore leurs bottines en sont tout chargées & garnies. De sorte que maintenant il n'est plus question de perles, ains les faut faire servir de pavé, afin de ne marcher que sur perles.

Le méme dit, que Lollia Paulina relaissée de Caligula és communs festins des gens mediocres, étoit tant chargée d'emeraudes & de perles par la téte, les cheveux, les aureilles, le col, les doits, & les bras, tant en colliers jaferans, que brasselets, que tout en reluisoit, & qu'elle en avoit pour un million d'or. Cela étoit excessif: mais c'étoit la premiere Princesse du monde, & si ne dit point qu'elle en portat aux souliers: comme encore il se plaint ailleurs que les Dames de Rome portoient de l'or aux piez. Quel desordre! (dit-il). Permettons aux femmes de porter tant d'or qu'elles voudront en brasselets és doigts, au col, és aureilles, & és carquans & brides, &c. Faut-il neantmoins pour cela en parer les piés! Ce ne seroit jamais fait si je vouloy continuer ce propos. Les Hespagnoles du Perou font encore davantage, car ce ne sont que lames & platines d'or & d'argent, & garnitures de perles en leurs patins. Vray est qu'elles sont en un païs que Dieu a felicité de toutes ces richesses abondamment. Mais si tu n'en as tatn ne t'en faches point, & ne sois tenté d'envie: telles choses sont terre fouillée & epurée avec mille gehennes au fond des enfers, par le travail incroyable, & au pris de la vie de tes semblables. Les perles ne sont que de la rousée receue dans la coquille d'un poisson, que se péchent par des hommes que l'on force à étre poissons, c'est à dire étre toujours plongés au profond de la mer. Et pour avoir ces choses, & pour étre habillez de soye, & pour avoir des robbes à mille replis, nous nous tourmentons, nous prenons des soucis qui abbregent noz jours, nous rongent les os, succent la moelle, attenuent le corps, & consument l'esprit: Qui ha à diner est aussi riche que cela s'il sçait considerer. Et où abondent ces choses, là abondent les delices, & consequemment les vices: & au bout voici que Dieu dit par son Prophete: Ilz jetteront leur argent és rues, & leur or ne sera que fiente, & ne les delivreront point au jour de ma grande colere. Qui veut avoir conoissance plus ample des chatimens dont Dieu menace les femmes qui abusent des carquans & joyaux, qui n'ont autre soin que de s'attiffer & farder, vont la gorge étendue, les ïeux égarez, & d'un marcher fier, lise le septiéme chapitre du Prophete Esaïe. Je ne veux pourtant blamer les vierges qui ont quelques dorures, ou chaines de perles, ou autres joyaux, ensemble un habillement modeste: car cela est de bienseance, & toutes choses sont faite pour l'usage de l'homme: mais l'excés est ce qui tombe en blâme, pource que bien souvent souz cela git l'impudicité. Heureux les peules qui n'ayans point les occasions du peché servent purement à Dieu, & possedent une terre qui leur fournit ce qui est necessaire à la vie. Heureux noz peuples Sauvages s'ils avoient l'entiere conoissance de Dieu: car en cet état ilz sont sans ambition, vaine gloire, envie, avarice, & n'ont soin de ces pompes que nous venons de representer: ains se contentent d'avoir des Matachiaz pendus à leurs aureilles, & à l'entour de leurs cols, corps, bras & jambes. Les Bresiliens, Floridiens & Armouchiquois font des carquans & brasselets (appellez Bou-re au Bresil, & Matachiaz par les nôtres) avec des os de ces grandes coquilles de mer qu'on appelle Vignols, semblables à des limaçons, léquels ilz découpent & amassent en mille pieces, puis les polissent sur un grez tant qu'ils les rendent fort menues, & percés qu'ils les ont, en font des chappelets dont les grans sont noirs et blancs, qui n'ont pas mauvaise grace: & s'il faut estimer les choses selon la façon, comme nous voyons qu'il se prattique en noz marchandises, ces colliers, écharpes, & brasselets de Vignols, ou Pourcelaine, sont plus riches que les perles (toutefois on ne m'en croira point) aussi les prisent-ils plus que perles, ni or, ni argent: & c'est ce que ceux de la grande riviere de Canada au temps de Jacques Quartier appelloient Esurgni (dequoy nous avons fait mention ci-dessus) mot que j'ay eu beaucoup de peine à comprendre, & que Belleforet n'a point entendu quand il en à voulu parler. Aujourd'hui ilz n'en ont plus, ou en ont perdu le metier: car ilz se servent fort des Matachiaz qu'on leur porte de France. Or comme entre nous, ainsi en ce païs là ce sont les femmes qui se parent de telles choses, & en feront une douzaine de tours à-l'entour du col pendantes sur la poitrine, & à l'entour des poignets, & au-dessus du coude. Elles en pendent aussi des longs chappelets aux aureilles qui viennent jusques au bas des épaules. Que si les hommes en portent ce sera quelque jeune amoureux tant seulement. Au païs de Virginia où il y a quelques perles, les femmes en portent des carquans, colliers, & brasselets ou bien des morceaux de cuivres arondis comme des boulettes, que se trouvent en leurs montagnes, où y en a des mines. Mais au port Royal & és environs & vers la Terre-neuve & à Tadoussac, où ilz n'ont ny perles, ni Vignols, les filles & femmes font des Matachiaz avec des arrétes ou aiguillons de Porc-epic, léquelles elles les teindent de couleur noire, blanche, & vermeille, aussi vives qu'il est possible, car nôtre écarlatte n'a point plus de lustre que leur teinture rouge: Mais elles prisent davantage les Matachiaz qui leur viennent du païs des Armouchiquois, & les achetent bien cherement. Et d'autant qu'elles en recouvrent peu, à-cause de la guerre que ces deux nations ont toujours l'une contre l'autre, on leur porte de France des Matachiaz faits de petits tuyaux de verre melé d'étain, ou de plomb, qu'on leur troque à la brasse, faute d'aucune: & c'est en ce païs là ce que les Latins appellent Mundus muliebris. Elles en font aussi des petits carreaux melangés de couleurs, confus ensemble, qu'elles attachent aux cheveux des petits enfans, par derriere. Les hommes ne s'amusent gueres à cela, sinon que les Bresiliens portent au col des Croissans d'os fort blancs, qu'ils appellent Taci au nom de la Lune: & noz Souriquois semblablement quelque joliveté de méme etoffe, sans excés. Et ceux qui n'ont de cela portent ordinairement un couteau devant la poitrine, ce qu'ils ne font pour ornement, mais faute de poche, & pour ce que ce leur est un outil necessaire à toute heure. Quelques uns ont des ceintures faites de Matachiaz, déquelles ilz se servent seulement quand ilz veulent paroitre, & se faire braves. Les Autmoins, ou devins, portent aussi devant la poitrine quelque enseigne de leur metier, ainsi que nous avons dit ailleurs. Mais quant aux Armouchiquois ils ont une façon de mettre aux poignets, & au-dessus de la cheville du pié, des lames de cuivre faites en forme de menottes; & au defaut du corps, c'est à dire aux hanches, des ceintures façonnées de tuyaux de cuivre longs comme le doit du milieu, enfilés ensemble de la longueur d'une ceinture, proprement de la façon qu'Herodian recite avoir eté en usage entre les Pictes dont nous avons parlé, quand il dit qu'ilz se ceindent le corps & le col avec du fer, estimans cela leur étre un grand ornement, & un grand témoignage qu'ilz sont bien riches, ainsi qu'aux autres barbares d'avoir de l'or alentour d'eux. Et de cette race d'hommes Sauvages encore y en a-il en Ecosse, lequelz ny les siecles, ny les ans, ni l'abondance des hommes, n'a peu encore civiliser. Et jaçoit que, comme nous avons dit, les hommes ne soient tant soucieux des Matachiaz que les femmes, toutefois ceux du Bresil n'ayans cure de vétemens prennent plaisir à se parer & bigarrer de plumes d'oiseaux, prenans celles dont nous nous servons à coucher, & les decoupans menu comme chair à patez, léquelles ilz teindent en rouge avec leurs bois de Bresil, puis s'étans frotté le corps avec certaine gomme qui leur sert de colle, ilz se couvrent de ces plumes & puis font un habit tout d'une venue à la Pantalone: ce qui a fait croire (ce dit Jean de Leri en son histoire de l'Amerique) aux premiers qui sont allés pardela, que les hommes qu'on appelle Sauvages fussent velus, ce qui n'est point. Car les Sauvages des terres d'outremer en quelque part que ce soit ont moins de poil que nous. Ceux de la Floride se servent aussi de cette maniere de duvet, mais c'est seulement à la téte pour se rendre plus effroyables. Outre ce que nous avons dit, les Bresiliens font encore des Fronteaux de plumes qu'ilz lient & arrengent de toutes couleurs, ressemblans iceux fronteaux (quant à la façon) à ces raquettes ou ratepenades dont les Dames usent par deça, l'invention déquelles elles semblent avoir apprise de ces Sauvages. Quant à ceux de nôtre Nouvelle-France és jours entre eux solennelz & de rejouïssance, & quand ilz vont à la guerre, ils ont à-l'entour de la téte comme une coronne faite de longs poils d'Ellan peints en rouge collez, ou autrement attachés, à une bende de cuir large de trois doigts, telle que le Capitaine Jacques Quartier dit avoir veu au Roy (ainsi l'appelle-il) & Seigneur des Sauvages qu'il trouva en la ville de Hochelaga. Mais ilz n'usent point de tant de plumasseries que les Bresiliens, léquels en font des robbes, bonnets, brasselets, ceintures, & paremens des joues & des rondaches sur les reins de toutes couleurs, qui seroient plutot ennuieuses que delectables à deduire, étant aisé à un chacun de suppléer cela, & s'imaginer que c'est.


CHAP. XII

Du Mariage.

PRES avoir parlé des vétemens, parures, ornemens, & peintures des Sauvages, il me semble bon de les marier, afin que la race ne s'en perde, & que le païs ne demeure desert. Car la premiere ordonnance que Dieu fit jadis ce fut de germer & produire & rapporter fruit, une chacune creature capable de generation selon son espece. Et afin de donner courage aux jeunes gens qui se marient, les Juifs avoient anciennement une coutume de remplir de terre une auge, dans laquelle peu avant les nopces ilz semoient de l'orge, & icelle germée ils la portoient aux époux & épouse, disans: Rapportez fruit & multipliez comme céte orge, laquelle produit plutot que toutes les autres semences.