Or soit que la salutation Ho, ho, signifie quelque chose, ou non (car je n'y sçay aucune signification particuliere) c'est toutefois une salutation de joye, & la seule voix Ho, ho, ne se peut faire que ce ne soit quasi en riant, témoignans par là qu'ilz sont joyeux de voir leurs amis. Les Grecs n'ont jamais eu autre chose en leurs salutations qu'un témoignage de joye avec leur [Grec: chyre], qui signifie Soyez joyeux: ce que Platon ne trouvant bon étoit d'avis qu'il vaudroit mieux dire [Grec: sophrones], soyez sage. Les Latins ont eu leur Ave, qui est un souhait de bon-heur: quelquefois aussi Salve, qui est un desir de santé à celui qu'on salue: & ne sçay à quel propos on nous a fourré ce mot parmi noz prieres. Les Hebrieux avoient le Verbe [Hebreu: Shchlam], que est un mot de paix & de salût. Suivant quoy nôtre Sauveur commanda à ses Apôtres de saluer les maisons où ils entreroient, c'est à dire (selon l'interpretation de la version ordinaire) de leur annoncer la pais: laquelle salutation de paix étoit dés les premier siecles parmi le peuple de Dieu. Car il est écrit que Jetro beau-pere de Moyse venant se conjouir avec lui des graces que Dieu lui avoit fait & à son peuple par la delivrance du païs d'Ægypte, Moyse sortit au-devant de son Beau-pere, & s'étant prosterné, le baisa: & se saluerent l'un l'autre en paroles de paix. Nous autres disons Dieu vous garde, Dieu vous doint le bon-jour. Item Le bon soir. Toutefois il y en a plusieurs qui ignoramment disent, Je vous donne le bon jour, le bon soir: Façon de parler que seroit mieux seante par desir & priere à Dieu que cela soit. Les Anges ont quelquefois salué les hommes, comme celui qui dit à Gedeon: Tres-fort & vaillant homme, le Seigneur est avec toy, & celui qui dit à la Vierge mere de nôtre Sauveur: Bien te soit pleine de grace, le Seigneur est avec toy. Mais Dieu ne salue personne, car c'est à lui à donner le salut, non point à le souhaiter par priere.
Les Payens avoient encore une civilité de saluer ceux qui éternuoient, laquelle nous avons retenue d'eux. Et l'Empereur Tibere homme le plus triste du monde (ce dit Pline) vouloit qu'on le saluât en éternuant, encores qu'il fût en coche, & c. Toutes ces ceremonies & institutions (dit le méme) sont venues de l'opinion de ceux qui estiment les Dieux assister à nos affaires. De ces paroles se peut aisément conjecturer que les salutations des Payens étoient prieres & voeux de santé, ou autre bon-heur, qu'ilz faisoient aux Dieux.
Et comme ilz faisoient telles choses aux rencontres, aussi avoient-ilz le mot Vale (portez-vous bien: soyez sain) à la departie: mémes aux lettres missives, léquelles aussi ilz commençoient par ces mots: Si vous vous portez bien, cela va bien: je me porte bien. Mais Seneque dit que cette bonne coutume faillit de son temps: comme entre nous, c'est aujourd'hui écrire en villageois de mettre au bout d'une lettre missive, Je prie Dieu qu'il vous tienne en santé: qui étoit une façon sainte & Chrétienne par le passé. Au lieu de ce Vale, qui se trouve souvent en l'Ecriture sainte, nos disons en nôtre langage, A Dieu, desirans non seulement santé à nôtre ami, mais aussi que Dieu soit sa garde.
Les Chinois (qui sur tous les peuples du monde sont ceremonieux) n'ont aucun mot significatif en leurs salutations, disans seulement Zin, Zin, à la rencontre, qui ne signifie rien: ains est un mot de civilité. Et comme la robbe longue à larges manches, est leur vétement ordinaire; ayans les bras croisés dans icelles, ilz les haussent & baissent seulement, en disant leur Zin, zin, sans accollade ny baiser, ou inclination des piés.
Or noz Sauvages n'ont aucune salutation pour la departie, sinon l'Adieu qu'ils ont apris de nous. Moins encore ont-ils l'usage du baiser soit en l'action de l'amour, soit à l'arrivée, ou au partir de quelque lieu, soit à rendre honneur par l'inferieur au superieur, comme c'étoit la coutume és siecles plus vieux, ainsi que nous le voyons en l'histoire de la Genese, où le Roy Pharaon dit à Joseph: Tu seras sur ma maison, & tout mon peuple te baisera la bouche. Et au Psalme deuxiéme: Baisez le Fils de peur qu'il ne se courrouce, &c. qui est une façon d'homage gardée méme envers noz Rois, comme a observé le sieur du Tillet en son Recueil des maisons de France. Le mesme se remarque en l'histoire de la passion où le traitre Judas baisa son maistre nôtre Sauveur en signe d'honneur. Ce qui a esté suivi envers plusieurs Empereurs Romains, comme on peut voir és Memoires de Capitolin, Ammian Marcelin, & au Panegyrie de Trajan, où est remarqué que Maximin le jeune étoit superbe és salutations, donnant les mains à baiser, & permettant qu'on lui baisat les genoux, voire les piés. Ce que Maximin l'ainé n'avoit oncques voulu souffrir, disant: Ja les Dieux ne permettent qu'aucun homme de franche condition ne baise les piés. Car il n'y avoit que les esclaves qui fissent cette submission. Et à ce propos Sallian Evéque de Marseille écrivant à Hypatius: Si tu ne peux (dit il) à-cause de ton absence baiser des lévres les piés de tes pere & mere, baise-les au moins par desir & prieres comme esclave: baise-leur les mains comme nourrissonne: baise-leur la bouche comme fille.
Tertullian grand censeur des abus met entre les actes d'idolatrie beaucoup de choses moindres que tels baise-piés, disant que c'est idolatrie tout ce qui s'éleve outre la mesure de l'honneur humain à la ressemblance de la hautesse divine. Car certes (adjoute-il) l'inclination de la teste n'est point deue à la chair, ni au sang, mais à Dieu seul. Plusieurs Princes d'aujourd'hui se font servir à genoux. Mais le grand Seigneur Empereur des Turcs ne souffre point d'agenouillemens devant soy, disant qu'il faut laisser ce devoir à Dieu, auquel on ne peut rendre davantage: ains se contente d'une humble submission de téte, la main la poitrine. Ce qui étoit l'adoration de laquelle est parlé en la version vulgaire de la bible, quant on faisoit la reverence au Roy, ou le Roy la faisoit è autrui: ainsi qu'il est escrit de Salomon qu'il adora sa mere Bersabée.
Mais je laisse ceci pour revenir à noz baisers salutatoires, déquels les Payens anciens usoient aussi bien à la departie, comme à l'arrivée, ainsi que nous pouvons recuillir de Suetone en la vie de Neron, là où il dit que ni arrivant, ni s'en allant, il ne daigna oncq donner un baiser à aucun. C'a eté aussi une coutume fort ancienne & authorisée par la Nature de se baiser entre les amourettes, dequoy méme font mention les loix Imperiales. Mais noz Sauvages étoient, je pense brutaux avant la venue des François en leur contrées: car ilz n'avoient l'usage de ce doux mile que succent les amans sur les levres de leurs maistresses, quant ilz se mettent à colombiner & preparer la Nature à rendre les offrandes de l'amour sur l'autel de Cyris. Neantmoins s'il faut conclurre ce discours par son commencement, ilz sont louables en l'obeissance qu'ilz rendent aux peres & aux meres, aux commandemens déquels ils obeissent, les nourrissent en leur vieillesse, & les defendent contre leurs ennemis. Et ici (chose malheureuse) on voit souvent des procés des enfans contre les peres: on voit des livres publiez. De la puissance paternelle, sur ce que les enfans se derobent de leur obeissance. Acte indigne d'enfans Chrétiens, auquels on peut approprier le propos de Turnus Herdonius recité en Tite Live, disant que nulle plus brieve conoissance de cause & expedition ne peut étre que celle d'entre le pere & le fils, dont les differens se peuvent vuider à peu de paroles. S'il n'obeit à son pere, sans aucune doute malheur lui aviendra. Et la parole de Dieu qui foudroye, dit: Maudit celui qui n'honore son pere & sa mere, & tout le peuple dira, Amen.
CHAP. XIX
Des Vertus & Vices des Sauvages.