OUS avons és trois derniers chapitres fait provision de venaison, de gibier, & de poissons: Ce qui est beaucoup. Mais ayans accoutumé la nourriture de pain & de vin en nôtre Antique-France, il nous seroit difficile de nous arréter ici si la terre n'étoit propre à cela. Considerons-la donc, mettons la main dans son sein, & voyons si les mammelles de cette mere rendront du laict pour sustenter ses enfans, & au surplus ce qui se peut esperer d'elle. Attilius Regulus, jadis deux fois Consul è Rom, disoit ordinairement qu'il ne falloit choisir les lieux par trop gras, pour ce qu'ilz sont mal sains: ni les lieux par trop maigres, encore qu'ilz soyent fort sains. Et d'un tel fond que cela Caton aussi se contentoit. La terre de la Nouvelle-France est telle pour sa part, de sablon gras, au dessouz duquel nous avons souvent tiré de la terre argilleuse, dont le Sieur de Poutrincourt fit faire quantité de bricques, & batir cheminées, & un fourneau à fondre la gomme de sapin. Je diray plus que de cette terre on peut faire les mémes operations que de la terre que nous appellons Sigillée, ou du Bolus Armenicus, ainsi qu'en plusieurs occasions nôtre Apothicaire Maitre Loys Hebert tres suffisant en son art, en a fait l'experience, par l'avis dudit Sieur de Poutrincourt: méme lors que le fils du Sieur de Pont eut trois emportez d'un coup de mousquet crevé au païs des Armouchiquois.

Cette province ayant les deux natures de terre que Dieu a baillée à l'homme pour posseder, qui peut douter que ce ne soit un païs de promission quand il sera cultivé? Nous en avons fait essay, & y avons pris plaisir, ce que n'avoient jamais fait tous ceux qui nous avoient devancé soit au Bresil, soit en la Floride, soit en Canada. Dieu a beni nôtre travail, & nous a baillé de beaux fromens, segles, orges, avoines, pois, féves, chanve, navettes, & herbes de jardin: & ce si plantureusement que le segle étoit aussi haut que le plus grand homme que se puisse voir, & craignions que cette hauteur ne l'empechât de grener: Mais il a si bien profité qu'un grain de France là semé à rendu des epics tels, que par le témoignage de Monsieur le Chancellier, la Sicile, ni la Beausse n'en produisent point de plus beau. J'avoy semé du froment sans avoir pris le loisir de laisser reposer ma terre, & sans luy avoir donné aucun amendement: & toutefois il est venu en aussi belle perfection que le plus beau de France, quoy que le blé, & tout ce que nous avions semé fust suranné. Mais le blé nouveau que ledit sieur de Poutrincourt sema avant partir est venu en telle beauté qu'il ne me reste que l'admiration aprés le recit de ceux qui y ont eté un an aprés nôtre depart. Surquoy je diray ce qui est de mon fait, qu'au mois d'Avril l'an mil six cens sept ayant semé trop prés les uns des autres des grains de segle qui avoit eté cuilli à Sainte-Croix premiere demeure du Sieur de Monts, à vint-cinq lieuës du port Royal, ces grains pullulerent si abondamment qu'ilz s'étoufferent, & ne vindrent point à bonne fin.

Mais quant à la terre ammeliorée où l'on avoit mis du fien de noz pourceaux, ou les ordures de la cuisine, ou des coquilles de poissons, je ne croiroy point, si je ne l'avoy veu, l'orgueil excessif des plantes qu'elle a produit, chacune en son espece. Méme le fils dudit Sieur de Poutrincourt jeune Gentil-homme de grande esperance, ayant semé des graines d'orenges & de Citrons en son jardin, elles rendirent des plantes d'un pié de haut au bout de trois mois. Nous n'en attendions pas tant, & toutefois nous y avons pris plaisir à l'envi l'un de l'autre. Je laisse à penser si on ira de bon courage au second essay. Et me faut icy dire en passant, que le Secretaire dudit Sieur de Monts étant venu par-dela avant nôtre depart, disoit qu'il ne voudroit pour grande chose n'avoir fait le voyage, & que s'il n'eût veu noz blez il n'eût pas creu ce que c'en étoit. Voila comme de tout temps on a decrié le païs de Canada (souz lequel nom on comprend toute cette terre) sans sçavoir que c'est, sur le rapport de quelques matelots qui vont seulement pecher aux morues vers le Nort, & sur le bruit de quelques maladies qui sont ordinaires à toutes nouvelles habitations, & dont on ne parle plus aujourd'hui. Mais à propos de cette ammelioration de terre de laquelle nous venons de parler, quelque ancien Autheur dit que les Censeurs de Rome affermoient les fumiers & autres immondices, qui se tiroient des cloaques, mille talens par chacun an (qui valent six cens mille écus) aux jardiniers de Rome, pour ce que c'étoit le plus excellent fien de tous autres: & y avoit à cette fin des Commissaires établis pour les nettoyer, avec le lict & canal du Tybre, comme font foy des inscriptions antiques que j'ay quelquefois leuës.

La terre des Armouchiquois porte annuellement du blé tel-que celui que nous appellons blé Sarazin, blé de Turquie, blé d'Inde, qui est l'Irio ou Erisimon fruges de Pline, & Columelle. Mais les Virginiens, Floridiens, & Bresiliens, tous meridionaux font deux moissons. Tous ces peuples cultivent la terre avec un croc de bois, nettoient les mauvaises herbes & les brulent, engraissent leurs champs de coquillages de poissons, n'ayans ni bestial privé, ni fien: puis assemblent leurs terres en petite mottes éloignées l'une de l'autre de deux piez, & le mois de May venu ilz plantent leur blé dans ces mottes de terre à la façon que nous faisons les féves, fichans un baton, & mettans quatre grains de blé separez l'un de l'autre (par certaine superstition) dans le trou, & entre les plantes dudit blé (qui croit comme un arbrisseau, & meurit au bout de trois mois) ilz plantent aussi des féves riolées de toutes couleurs, qui sont fort delicates, léquelles pour n'étre si hautes, crossent fort bien parmi ces plantes de blé. Nous avons semé dudit blé cette derniere année dans Paris en bonne terre, mais il a peu profité, n'ayant rendu chaque plante qu'un ou deux épics affamez: là où par dela un grain rendra quatre, cinq, & six epics, & chaque épic l'un portant l'autre plus de deux cens grains, qui est un merveilleux rapport. Ce qui démontre le proverbe tiré de Theophraste étre bien veritable que C'est l'an qui produit, & non le champ: c'est à dire, que la temperie de l'air & condition du temps est ce qui fait germer & fructifier les plantes plus que la nature de la terre. En quoy est émerveillable, que nôtre blé profite là mieux, que celui de dela ici. Tesmoignage certain que Dieu benit ce païs depuis que son Nom y a eté invoqué: mémes que pardeça depuis quelques années Dieu nous bat (comme j'ay dit ailleurs) en verge de fer, & par-dela il a étendu abondamment sa benediction sur nôtre labeur, & ce en méme parallele & élevation du soleil.

Ce blé croissant haut comme nous avons dit, le tuyau en est gros comme de roseaux, voire encore plus. Le roseau & le blé pris en leur verdure, ont le gout sucrin. C'est pourquoy les mulots, & ratz des champs en sont frians, & m'en gaterent un parquet en la Nouvelle-France. Les grans animaux aussi comme cerfs, & autre bétes sauvages, comme encor les oiseaux, en font degat. Et sont contraints les indiens de les grader comme on fait ici les vignes.

La moisson faite ce peuple serre son blé dans la terre en des fosses qu'ilz font en quelque pendant de colline ou terre, pour l'égout des eaux, garnissans de natte icelles fosses, ou mettans leurs grains dans des sacs d'herbes, qu'ils couvrent par aprés de sable: & cela font ils pource qu'ilz n'ont point de maisons à étages, ni de coffres pour les serrer autrement: puis le blé conservé de cette façon est hors la voye des rats & souris.

Plusieurs nations de deça ont eu cette invention de grader le blé dans des fosses. Car Suidas en fait mention sur le mot [Grec: Seiros]. Et Procope au second livre de la guerre Gothique dit que les Gots assiegeans Rome, tomboient souvent dans des fosses où les habitans avoient accoutumé de retirer leurs blez. Tacite rapporte aussi que les Allemans en avoient. Et sans particulariser davantage, en plusieurs lieux de France, és païs plus meridionaux, on garde aujourd'hui le blé de cette façon. Nous avons dit ci-dessus de quelle façon ilz pilent leurs grains & en font du pain, & comme par le tesmoignage de Pline les anciens Italiens n'avoient pas plus d'industrie qu'eux.

Ceux de Canada & Hochelaga au temps de Jacques Quartier labouroient tout de méme, & la terre leur rapportoit du blé, des féves, des pois, melons, courges, & concombres, mais depuis qu'on est allé rechercher leurs pelleteries, & que pour icelles ils ont eu de cela sans autre peine, ilz sont devenuz paresseux, comme aussi les Souriquois, léquels s'addonnoient au labourage au méme temps.

Les uns & les autres ont encores à present quantité de Chanve exellente que leur terre produit d'elle méme. Elle est plus haute, plus deliée, & plus blanche & plus forte que la nôtre de deça. Mais celle des Armouchiquois porte au bout de son tuyau une coquille pleine d'un coton semblable à de la soye, dans laquelle git la graine. De ce coton, ou quoy que se soit, on pourra faire de bons licts plus excellens mille fois que de plume, & plus doux que de cotton commun. Nous avons semé de ladite graine en plusieurs lieux de Paris, mais elle n'a point profité.