Le firent Prince & Seigneur.
Mais ce Sagamos n'a point entre eux authorité absolue, ains telle que Tacite dit des anciens Rois Allemans: La puissance de leurs Rois (dit-il) n'est point libre, ni infinie, mais ilz conduisent le peuple plutot par exemple, que par commandement. En Virginia & en la Floride ilz sont davantage honorez qu'entre les Souriquois. Mais au Bresil celui qui aura plus prins de prisonniers & plus tué d'ennemis, ilz le prendront pour Capitaine, sans que ses enfans puissent heriter de cette qualité.
Leurs armes sont les premieres qui furent en suage aprés la creation du monde, masses, arcs, fleches: car de frondes ni d'arc-baletes ilz n'en ont point, ni aucunes armes de fer ou acier, moins encore de celles que l'esprit humain a inventé depuis deux cens ans pour contre-carrer le tonnerre: ni de beliers & foutoirs, anciennes machines de batterie.
Ilz sont fort adroits à tirer de la fleche: & pour exemple soit ce qui est rapporté ci-dessus d'un qui fut tué par les Armouchiquois ayant un petit chien cousu avec lui d'une fleche tirée de loin. Toutefois je ne voudroy leur donner la louange de beaucoup de peuples du monde de deça qui ont eté renommés en cet exercice, comme les Scythes, Getes, Sarmates, Gots, Ecossois, Parthes, & tous les peuples Orientaux, déquels grand nombre étoient si adroits qu'ils eussent touché un cheveu: ce que l'Escriture sainte temoigne de plusieurs du peuple de Dieu, méme des Banjamites, léquels allans à la guerre contre Israël: De tout ce peuple là (dit l'Ecriture) il y avoit sept cent hommes d'elite, combattans autant de la senestre que de la dextre: & si asseurés à jetter la pierre avec la fronde, qu'ilz pouvoient frapper un cheveu sans decliner d'une part ou d'autre. En Crete il y eut un Alcon archer tant expert, qu'un dragon emportant son fils, il le poursuivit & le tua sans offenser son enfant. On lit de l'Empereur Domitian qu'il sçavoit addresser sa fleche de loin entre deux doigts ouverts. Les écrits des anciens font mention de plusieurs qui transperçoient des oiseaux volans en l'air, & d'autres merveilles que noz Sauvages admireroient. Mais neantmoins ilz ne laissent d'étre galans hommes & bons guerriers, qui se fourreront par tout étans soutenus de quelque nombre de François: & ce qui est de perfection aprés le courage, ilz sçavent patir à la guerre, coucher parmi les neges, & à la gelée, souffire le chaud le froid, la faim, & par intervalles se repaitre de fumée, comme nous avons dit au chapitre precedent: Faisans que le mot Latin Bellum, se trouve en eux en sa propre signification, sans antiphrase: & au contraire que le mot Militia, est pris en eux pour mollitia par une contraire signification, selon l'étymologie que lui donne le Jurisconsulte Ulpian: quoy que j'ayme mieux le deriver de Malitia, qui vaut autant à dire que Duritia, [Grec: kakia]: ou Afflictio; que les Grecs appellent [Grec: kakôsis]. Ainsi qu'il se prent en saint Matthieu, là où il es dit qu'à chacun jour suffis sa malice [Grec: kakia], c'est à dire son Affliction, la peine, son travail, sa dureté, comme l'interprete fort bien sainct Hierome. Et n'auroit point eté mal traduit en saint Paul le mot [Grec: kakamy thêson ôs galos spatiôtës Iêsou Christô], Dura sicut bonus miles Christi Jesu, au lieu de Labora. Endurci toy par patience: Ainsi qu'en Virgile.
Durate, & rebus vosmet servate secundis.
Et en un autre endroit il appelle les Scipions Duros belli, pour signifier des braves & excellens Capitaine: laquelle durté & malice de guerre Tertillian explique Imbonitas au livre qu'il a écrit aux Martys pour les exhorter à bien soutenir les afflictions pour le nom de Jesus-Christ: Un gendarme, dit-il, ne vient point à la guerre avec delices, & ne va point au combat sortant de sa chambre, mais des tentes & pavillons étendus, & attachés à des pauls & fourches, ubi omnis duritia & imbonitas & insuavitas, où il n'y a nulle douceur.
Or jaçoit que la guerre qui se fait au sortir des tentes, & pavillons soit dure, toutefois la vie ordinaire de noz Sauvages l'est encore plus, & se peut appeller une vraye milice, c'est à dire malice, que je prens pour durté. Et de cette façon ilz traversent de grandz païs par les bois pour surprendre leur ennemi, & l'attaquer au depourveu. C'est ce qui les tient en perpetuelle crainte. Car au moindre bruit du monde, comme d'un Ellan qui passera à travers les branches & fueillages, les voila en alarmes. Ceux qui ont villes à la façon que j'ay décrit ci-dessus, sont un peu plus asseurez. Car ayans bien barré l'entrée, ilz peuvent dire, Qui va là, & se preparer au combat. Par ces surprises les Iroquois jadis en nombre de huit mille hommes ont exterminé les Algumquins, ceux de Hochelaga, & autres voisins de la grande riviere. Toutefois quand noz Sauvages souz la conduite de Membertou allerent à la guerre contre les Armouchiquois, ilz se mirent en chaloupes & canots: mais aussi n'entrent-ilz point dans le païs: ais les tuerent à la frontiere au port de Chouakoet. Et d'autant que cette guerre, le sujet d'icelle, le conseil, l'execution, & la fin, ont eté par moy décrits en vers François qui sont rapportez ci-aprés parmi ce que j'ay intitulé, LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE, je prieray mon Lecteur d'avoir là recours, pour n'écrire une chose deux fois. Je diray seulement qu'étant à la riviere saint-Jehan le Sagamos Chkoudun homme Chrétien & François de courage, fit voir à un jeune homme de Retel nommé le Févre, & à moy, comme ilz vont à la guerre: & aprés la Tabagie sortirent environ quatre vints de sa ville, ayans mis bas leurs manteaux de peluche, c'est à dire tout nuds, portans chacun un pavois qui leur couvroit tout le corps, à la façon des anciens Gaullois qui passerent en la Grece souz le Capitaine Brennus, déquels ceux qui ne pouvoient guayer les rivieres, se mettoient sur leurs boucliers qui leur servoient de bateaux, ce dit Pausanias. Avec ces pavois ils avoient chacun sa masse de bois, le carquois sur le dos & l'arc en main, marchans comme en dansant. Je ne pense pas toutefois que quand ils approchent l'ennemi pour combattre ilz soient tant retenus que les anciens Lacedemoniens, léquels dés l'âge de cinq ans on accoutumoit à une certaine façon de danse, de laquelle ils usoient en allant au combat, sçavoir d'une cadence douce & posée, au son des flutes, afin de venir aux mains d'un sens froid & rassis, & ne se troubler point l'entendement: pour pouvoir aussi discerner les asseurez d'entre les craintifs comme dit Plutarque: Mais plutot ilz vont furieusement, avec des grandes clameurs & hurlemens effroyables, afin d'étonner l'ennemi, & se donner mutuelle asseurance. Ce qui se fait entre tous les Indiens Occidentaux.
En cette montre noz Sauvages s'en allerent fair le tour d'une colline, & comme le retour étoit un peu tardif, nous primmes la route vers nôtre barque, où noz gens étoient en crainte qu'on ne nous eüt fait quelque tort.
En la victoire lz tuent tout ce qui peut resister: mais ilz pardonnent aux femmes & enfans. Les Bresiliens au contraire prennent tant qu'ilz peuvent de prisonniers & les reservent pour les mettre en graisse, les tuer, les manger en la premiere assemblée qu'ilz feront. Qui est une manière de sacrifice entre les peuples qui ont quelque forme de Religion, d'où ceux-ci ont pris cette inhumaine coutume. Car anciennement ceux qui étoient veincus étoient sacrifiez aux Dieux pretendus autheurs de la victoire, d'oz est venu qu'on les appelloit Victimes, par ce qu'ils étoient veincus: Victima à Victis. On les appelloit aussi Hosties, ab Hoste, par ce qu'ils étoient ennemis. Ceux qui mirent en avant le nom de Supplice le firent préque à un méme sujet, faisans faire des Supplications aux Dieux des biens de ceux qu'ilz condemnoient à mort. Telle a eté la coutume en plusieurs nations de sacrifier les ennemis aux Dieux, & se prattiquoit encore au Perou, au temps que les Hespagnols y allerent premierement.
Nous lisons en la sainte Ecriture, que le Prophete Samuel mit en pieces Agag Roy des Hamalekites devant le Seigneur en Ghilgal. Ce qu'on pourroit trouver étrange, veu qu'il n'étoit rien de si doux que ce saint Prophete. Mais il faut ici considerer que ç'a eté un special mouvement de l'Esprit de Dieu qui l'a suscité à se rendre executeur de la justice divine alencontre d'un ennemi du peuple d'Israël au defaut de Saul contempteur du commandement de Dieu, auquel avoit eté enjoint de frapper Hemalek, & faire tout mourir, sans epargner aucune ame vivante: ce qu'il n'avoit fait: & pour-ce fut-il delaissé de Dieu. Samuel donc fit ce que Saul devoit avoir fait, il mit en pieces un homme condemné de Dieu, lequel avoit fait maintes femmes vefves en Israël, & justement receu la pareille: afin aussi d'accomplir la prophetie de Balaam, lequel avoit predit long temps au-paravant que le Roy des Israëlites seroit elevé par-dessus Agag, & seroit son Royaume haussé. Or ce fait de Samuel n'est point sans exemple. Car quand il a eté question d'appaiser l'ire de Dieu, Moyse a dit: Mettés un chacun son espée sur sa cuisse, & que chacun de vous tue son frere, son ami, son voisin. Ainsi Elie fit tuer les Prophetes de Baal. Ainsi à la parole de saint Pierre Ananias & Saphira tomberent morts à ses piez.