Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les François.

CHAP. XVI

PRES que Laudonniere eut rendu & fait rendre graces à Dieu de la delivrance de ses gens, se voyant frustré de ce côté, il fit diligence de trouver des vivres d'ailleurs. Et de fait en trouva quantité à l'autre part de la riviere aux villages de Saranaï & d'Emoloa. Il envoya aussi vers la riviere de Somme, dite par les Sauvages Ircana, où le Capitaine Vasseur & son Sergent allerent avec deux barques, & y trouverent une grand assemblée des Paraoustis du païs, entre léquels étoit Athore fils de Satouriona, Apalote & Tacadoierou, assemblez là pour se rejouïr, pource qu'il y a de belles femmes & filles. Noz François leur firent des presens; en contre-change dequoy leurs barques furent incontinent chargées de mil. Se voyans Honétement pourveuz de vivres ilz dilegenterent au parachevement des vaisseaux pour retourner en France, & commencerent à ruiner ce qu'avec beaucoup de peines ils avoient bati. Ce pendant il n'y avoit celui qui n'eût un extreme regret d'abandonner un païs de verité fort riche & de bel espoir, auquel il avoit tant enduré pour découvrir ce que par la propre faute des nôtres il falloit laisser. Car si en temps & lieu on leur eût tenu promesse, la guerre ne se fût meuë alencontre d'Outina, lequel, & autres, ils avoient entretenus en amitié avec beaucoup De peines, & n'avoient encore perdu leur alliance, nonobstant ce qui s'étoit passé.

Comme un chacun discouroit de ces choses en son esprit, voici paroitre quatre voiles en mer le troisiéme jour d'Aoust, dont ilz furent épris d'excessive joye melée de crainte tout ensemble. Aprés que ces navires eurent mouillé l'ancre ilz découvrirent comme ils envoyoient une de leurs barques en terre, surquoy Laudonniere fit armer en diligence l'une des siennes pour envoyer au-devant, & sçavoir quelles gens c'étoient. Ce-pendant de crainte que ce ne fussent Hespagnols, il fit mettre ses soldats en ordre & les tenir préts. La barque retournée, il eut avis que c'étoient Anglois, & avec eux un Dieppois, lequel au nom du general Anglois vint prier Laudonniere de permettre qu'ilz prinssent des eaux, dont ils avoient grande necessité, faisans entendre qu'il y avoit plus de quinze jours qu'ilz rodoient le long de la côte sans en pouvoir trouver. Ce dieppois apporta deux flaccons de vin avec du pain de froment, que furent departis à la pluspart de la compagnie. Chacun peut penser si cela leur apporta de la rejouïssance. Car le Capitaine méme n'avoit point beu de vin il y avoit plus de sept mois. La requeste de l'Anglois accordée il vit trouver Laudonniere dans une grande barque accompagné de ses gens honorablement vétuz, toutefois sans armes: & fit apporter grande quantité de pain & de vin pour en donne à un chacun. Le Capitaine ne s'oublia à lui faire la meilleure chere qu'il pouvoit. Et à cette occasion fit tuer quelques moutons & poules qu'il avoit jusques alors soigneusement gardez, esperant en peupler la terre. Car pour toutes sortes de maladies & de necessitez qui lui fussent survenuës, il n'avoit voulu qu'un seul poulet fut tué. Ce qui fut cause qu'en peu de temps il en avoit amassé plus de cent chefs.

Or ce-pendant que le general Anglois étoit là trois jours se paserent, pendant léquels les Indiens abordoient de tous côtez pour le voir, demandans à Laudonniere si c'étoit pas son frere, ce qu'il leur accordoit: & adjoutoit qu'il l'étoit venu secourir avec si grande quantité de vivres, que delà en avant il se pourroit bien passer de prendre aucune chose d'eux. Le bruit incontinent en fut épandu par toute la terre, si bien que les ambassadeurs venoient de tous côtez pour traiter alliance au nom de leurs maitres avec lui, & ceux hommes qui par-avant avoient envie de lui faire la guerre, se declarent ses amis & serviteurs: à quoy ilz furent receuz. Le general conut incontinent le desir & la necessité qu'avoient les François de retourner en France: & pource il offrit de les passer tous. Ce que Laudonniere ne voulut étant en doute pour quelle raison il s'offroit si liberalement, & ne sçachant en quel état étoient les affaires de France avec les Anglois: & craignant encore qu'il ne voulut attenter quelque chose ne la Floride au nom de sa maitresse, la Royne d'Angleterre. Parquoy il fut refusé tout à plat: dont s'éleva un grand murmur entre les soldats, léquels disoient que leur Capitaine avoit envie de les faire tous mourir. Ilz vindrent donc trouver le Capitaine en sa chambre, & lui firent entendre leur dessein, qui étoit de ne refuser l'occasion. Laudonniere ayant demandé une heure de temps Pour leur répondre, amassa les principaux de la compagnie, léquels (aprés communication) répondirent tous d'une voix qu'il ne devoit refuser la commodité qui se presentoit, & qu'étans delaissés il étoit loisible de se servir des moyens que Dieu avoit envoyés.

Ils acheterent donc un des navires de l'Anglois & prix honneste pour la somme de sept cens escus, & luy baillerent partie de leurs canons & poudres en gage. Ce marché ainsi fait, il considera la necessité des François qui n'avoient par toute nourriture, que du mil & de l'eau: dont emeu de pitié il s'offrit de les aider de vint bariques de farine, six pipes de féves, un poinson de sel, & un quintal de cire pour faire de la chandelle. Or pour autant qu'il voyait les pauvres soldats piés nuds, il offrit encores cinquante paires de souliers. Ce qui fut accepté, & accordé de prix avec lui. Et particulierement encore il fit present au Capitaine d'une jare d'huile, d'une jare de vinaigre, d'un baril d'olives, d'une assez grande quantité de ris, & d'un baril de biscuit blanc. Et fit encore plusieurs autres presens aux principaux officiers de la compagnie selon leurs Qualitez. Somme, il ne se peut exprimer au monde plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appelé maitre Jean Hawkins, duquel si j'oubliois le nom je penserois avoir contre lui commis ingratitude.

Incontinent qu'il fut parti, on fait diligence de se fournir de biscuit, au moyen des farines que les Anglois avoient laissée, on relie les futailles necessaires pour les provisions d'eau. Ce qui fut d'autant plutôt expedié que le desir de retourner en France fournissoit à un chacun de courage. Etans préts de faire voile il fut avisé de mener en France quelques beaux Indiens & Indiennes, à fin que si derechef le voyage s'entreprenoit ilz peussent raconter à leurs Paraoustis la grandeur de noz Rois, l'excellence de noz Princes, la bonté de nôtre païs, & la façon de vivre des François. A quoy le Capitaine avoit fort bien pourveu, si les affaires ne se fussent ruinées, comme il sera dit aux chapitres prochainement suivans.