ROIS choses volontiers induisent les hommes à rechercher les païs lointains, & quitter leurs habitations natureles & le lieu de leur naissance. La premiere est l'espoir de mieux: La seconde quant une province est tellement inondée de peuple, qu'il faut qu'elle déborde, & envoye ce qu'elle ne peut plus contenir sur les regions convoisines, ou éloignées: ainsi qu'apres le deluge les hommes se disperserent selon leurs langues & familles jusques aux dernieres parties du monde, comme en Java, en Japan & autres lieux en l'Orient & en Italie & és gaulles: & les parties Septentrionales se répandirent par tout l'Empire Romain, jusques en Afrique, au temps des Empereurs Honorius & Theodose le Jeune, & autres de leur siecle. Les Hespagnols qui ne sont si abondans en generation, ont eu d'autres sujets qui les ont tiré hors de leurs provinces pour courir la mer, ç'a été la pauvreté, n'étant leur terre d'assez ample rapport pour leur fournir les necessitez de la vie. La France n'est pas de méme. Chacun est d'accort que c'est l'oeil de l'Europe, laquelle n'emprunte rien d'autrui si elle ne veut. Sa fertilité se reconoit en la proximité des villes & villages, qui se regardent de tous côtez: ce qu'ayant quelquefois observé, j'ay pris plaisir étant en Picardie, à compter dix-huit & vint villages à l'entour de moy, léquels reçoivent leur nourriture en un petit pourpris comme de deux ou trois lieuës Françoises d'etenduë de toutes parts. Noz Rois saoulez de cette félicité, & à leur exemple leurs vassaux & sujets qui avoient moyen de faire quelque belle entreprise, pensans qu'ilz ne pouvoient trouver mieux qu'en leur païs, ne se sont autrement souciez des voyages d'outre l'Ocean, ni de la conquéte des Nouvelles terres. Joint que (comme a eté dit ailleurs) depuis le découverte des Indes Occidentales la France a toujours eté travaillée de guerres intestines & externes, qui en ont retenu plusieurs de tenter la méme fortune qu'ont fait les Hespagnols.

La troisiéme chose qui fait sortir les peuples hors de leurs païs & s'y déplaire, c'est la division, les quereles, les procés; sujet qui fit jadis sortir les Gaullois de leurs terres,& les abandonner pour en aller chercher d'autres en Italie (à ce que dit Justin l'Historien) là où ilz chasserent les Toscans hors de leur païs, & bâtirent les villes de Milan, Come, Bresse, Veronne, Bergame, Trente, Vincene, & autres.

Quoy que ce soit qui ait poussé quelques François à traverser l'Ocean, leurs entreprises n'ont encore bien reussi. Vray est qu'ilz sont excusables en ce qu'ayans rendu des témoignages de leur bonne volonté & courage, ilz n'ont point eté virilement soutenus, & n'a-on marché en ces affaires ici que comme par maniere d'acquit. Nous en avons veu des exemples és deux voyages de la Floride; & puis que nous sommes si avant, passons du Tropique de Cancer & celui du Capricorne, & voyons s'il est mieux arrivé au Capricorne, & voyons s'il est vieux arrivé au Chevalier de Villegagnon en la France Antarctique du Bresil: puis nous viendrons visiter le Capitaine Jacques Quartier, lequel est dés y a longtemps à la découverte des Terres-neuves vers la grande riviere de Canada.


Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de tout son voyage jusques à son arrivée ne ce païs-là: Fiévre pestilente à cause des eaux puantes: Maladies des François, & mort de quelques uns: Zone torride temperée: Multitude de poissons: Ile de l'Ascension: Arrivée au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des François.

CHAP. I

N l'an mille cinq cens cinquante-cinq le sieur de Villegagnon Chevalier de Malte, se fachant en France & méme ayant (à ce qu'on dit) receu quelque mécontentement en Bretagne, où il se tenoit lors, fit sçavoir en plusieurs endroits le desir qu'il avoit de se retirer de la France, & habiter en quelque lieu à l'écart, eloigné des soucis qui rongent ordinairement la vie à ceux qui se trouvent enveloppés aux affaires du monde de deça. Partant il jette l'oeil & son desir sur les terres du Bresil, qui n'étoient encores occupées par aucuns Chrétiens, en intention d'y mener des colonies Françoises, sans troubler l'Hespagnol en ce qu'il avoit découvert & possedoit. Et d'autant que telle entreprise ne se pouvoit bonnement faire sans l'avoeu, entremise, consentement & authorité de l'Admiral, qui étoit pour lors Messire Gaspar de Colligni imbeu des opinions de la Religion pretenduë reformée, il fit entendre (soit par feinte ou autrement) audit sieur Admiral, & à plusieurs Gentils-hommes & autres pretenduz reformez, que dés long temps il avoit non seulement un desir extréme de se ranger en quelque païs lointain où peüt librement, & purement servir à Dieu selon la reformation de l'Evangile: mais aussi qu'il desiroit y preparer lieu à tous ceux qui s'y voudroient retirer pour éviter les persecutions: léquelles de fait étoient telles en ce temps contre les protestans, que plusieurs d'entr'eux & de tout sexe & qualité, étoient en tout lieu du Royaume de France, par Edits du Roy, & par arrets de la Cour de Parlement, brulez vifs, & leurs biens confisquez. L'Admiral ayant entendu cette resolution en parla au Roy Henry II lors regnant, aupres duquel lui étoit bien venu, & lui discourut de la consequence de l'affaire, & combien cela pourroit à l'avenir étre utile à la France si Villegagnon homme entendu en beaucoup de choses, étant en cette volonté, entreprenoit le voyage. Le Roy facile à persuader, mémement en ce qui étoit de son service, accorda volontiers ce que l'Admiral lui proposa, & fit donner à Villegagnon deux beaux navires équippez & fourniz d'artillerie, & dix mille francs pour faire sa navigation. De laquelle j'avois omis les particularitez pour n'en avoir sceu recouvrer les memoires, mais sur le point que l'Imprimeur achevoit ce qui est de la Floride, un de mes amis m'en a fourni de bien amples, léquels en ce temps-là ont eté envoyez par deça de la France Antarctique par un des gens dudit sieur de Villegagnon, dont voici la teneur.

L'an du Seigneur mille cinq cens cinquante-cinq, le douziéme jour de Juillet, Monsieur de Villegagnon ayant mis ordre, & appareillé tout ce qu'il lui sembloit estre convenable à son entreprise: accompagné de plusieurs Gentils-hommes, manouvriers, & mariniers, equippa en guerre & marchandise deux beaux vaisseaux, léquels le Roy Henry second de ce nom lui avoit fait delivrer, du port chacun de deux cens tonneaux, munis & garnis d'artillerie, tant pour la defense dédits vaisseaux, que pour en delaisser en terre avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit les vivres, & autres choses necessaires en telle faction. Ces choses ainsi bien ordonnées, commanda qu'on fit voile ledit jour sur les trois heures aprés midi, de la ville du Havre de Grace, auquel lieu s'étoit fait son embarquement. Pour lors la mer étoit belle, afflorée du vent North-est, qui est Grec levant, lequel (s'il eust duré) étoit propre pour nôtre navigation, & d'icelui eussions gaigné la terre Occidentale. Mais le lendemain, & jours suivans il se changea au Suroest, auquel avions droitement affaire: & tellement nous tourmenta, que fumes contraints relacher à la côte d'Angleterre nommée la Blanquet, auquel lieu mouillame les ancres, ayant esperance que la fureur de cetui vent cesseroit, mais ce fut pour rien, car il nous convint icelles lever en la plus grande diligence qu'on sçauroit dire, pour relacher & retourner en France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourment il survint au vaisseau auquel s'étoit embarqué ledit Seigneur de Villegagnon un tel lachement d'eau, qu'en moins de demie heure l'on tiroit par des sentines le nombre de huit à neuf cens batonnées d'eau, c'est à dire quatre cens seaux: Qui étoit chose étrange & encore non ouïe à navire qui sort d'un port. Par toutes ces choses nous entrames dans le havre de Dieppe, à grande difficulté, parce que ledit havre n'a que trois brassées d'eau, & nos vaisseaux tiroient deux brassées d'eau. Avec cela il y avoit grande levée pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois (selon leur coutume louable & honéte) se trouverent en si grand nombre pour haller les ammares & cables, que nous entrames par leur moyen le dix-septiéme jour dudit mois. De celle venuë plusieurs de noz Gentils-hommes se contenterent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe: Mare vidit & fugit. Aussi plusieurs soldats, manouvriers & artisans furent degoutez & se retirent. Nous demeurames là l'espace de trois semaines, tant pour attendre le vent bon, & second, que pour le radoubement desdits navires. Puis aprés le vent retourna au Northest, duquel nous nous mimes encore en mer, esperans toujours sortir hors les côtes & prendre la haute mer. Ce que ne peumes, ains nous convint relacher au Havre d'où nous étions partis, par la violence du vent qui nous fut autant contraire qu'auparavant. Et là demeurames jusques à la veille notre Dame de la mi-Aoust. Entre lequel chacun s'efforça de prendre nouveaux raffraichissemens pour r'entrer encor, & pour la troisiéme fois, en mer. Auquel jour nous apparut la clemence & benignité de nôtre bon Dieu: car il appaisa le courroux de la mer, & le ciel furieux contre nous, & les changea selon que nous lui avions demandé par noz prieres. Quoy voyant, & que le vent pourroit durer de la bande d'où il étoit, derechef avec plus grand espoir que n'aions encor eu, pour la troisiéme fois nous nous embarquames & fimes voile ledit jour quatorziéme Aoust. Celui vent nous favorisa tant, qu'il fit passer la Manche (qui est un détroit entre l'Angleterre & Bretagne) le gouffre de Guyenne & de Biscaye, Hespagne, Portugal, Le Cap de Saint Vincent, le détroit de Gibraltar appellé les Colomnes de Hercules, les iles de Madere, & les sept iles Fortunées, dites les Canaries. L'une déquelles reconnumes, appellée le Pic Tanariffé, des anciens le Mont Atlas: & de cetui selon les Cosmographes est dite la mer Atlantique: Ce Mont est merveilleusement haut: il se peut voir de vint cinq lieuës. Nous en approchames à la portée de canon le Dimanche vintiéme jour de nôtre troisiéme embarquement. Du Havre de Grace jusques audit lieu il y a quinze cens lieuës. Cetui est par les vint & huit degrés au Nort de la ligne Torride. Il y croit, à ce que je puis entendre, des succres en grande quantité, & de bons vins. Cette ile est habitée des Hespagnols, comme nous sceumes: car comme nous pensions mouiller l'ancre pour demander de l'eau douce, & des raffraichissemens, d'une belle Forteresse située au pied d'une montagne, ilz deployerent une enseigne rouge nous tirans deux ou trois coups de coulevrine, l'un déquels perça le Vice-Amiral de notre compagnie, c'étoit sur l'heure de onze ou douze du jour, qu'il faisoit une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi il nous convint soutenir leurs coups. Mais aussi de nôtre part nous les canonames tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues & brisées; les femmes & enfans fuyoient par les champs. Si noz barques & bateaux eussent eté hors les navires, je croi que nous eussions fait le Bresil en cette belle ile. Il n'y eut qu'un de noz canoniers que se blessa en tirant d'un cardinac, dont il mourut dix jours aprés. A la fin l'on vit que nous ne pouvions rien pratiquer là que des coups: & pource nous nous retirames en mer, approchans la côte de Barbarie, qui est une partie d'Afrique. Nôtre vent fecond nous continua & passames la riviere de Loyre en Barbarie, le Promontoire blanc, qui est souz le Tropique du Cancer: & vimmes le huitiéme jour dudit mois en la hauteur du Promontoire d'Æthiopie, où nous commençames à sentir la chaleur. De l'ile qu'avions conuë, jusques audit Promontoire, il y a trois cens lieuës. Cette chaleur extréme causa une fiévre pestilentieuse dans le vaisseau où étoit ledit Seigneur, pour raison que les eaux étoient puantes & tant infectes que c'étoit pitié, & les gens dudit navire ne se pouvoient garder d'en boire. Cette fiévre fut tant contagieuse & pernicieuse, que de cent personnes elle n'en épargna que dix, qui ne fussent malades: & des nonante qui étoient malades, cinq moururent, qui étoit chose pitoyable & pleine de pleurs. Ledit seigneur de Villegagnon fut contraint soi retirer dans le Vic'Admiral, où il m'avois fait embarquer, dans lequel nous étions dispos & fraiz, bien faschés toutefois de l'accident qui étoit dans nôtre compagnon. Ce promontoire est quatorze degrez prés de la Zone torride: & est la terre habitée des Mores. Là nous faillit nôtre bon vent & fumes persecutez six jours entiers de bonasses & calmes, & les soirs sur le Soleil couchant, des tourbillons & vents les plus impetueux & furieux, joints avec pluie tant puante, que ceux qui étoient mouillez de ladite pluie, soudain étoient couverts de grosses pustules de ces vents tant furieux. Nous n'osions partir, que bien peu, de la grand'voile de Papefust: toutefois le Seigneur nous secourut: car il nous envoya le vent Suroest, contraire neantmoins, mais nos étions trop Occidentaux. Ce vent fut toujours fraiz, qui nous recrea merveilleusement l'esprit & le corps, & d'icelui nous côtoyames la Guinée, approchans peu à peu de la Zone Torride: laquelle trouvames tellement temperée (contre l'opinion des Anciens) que celui qui étoit vétu n'avoit besoin de se depouiller pour la chaleur. Nous passames ledit centre du monde le dixiéme Octobre prés les iles saint Thomas, qui sont droit souz l'Equinoctial, prochaines de la terre de Manicongo. Combien que ce chemin ne nous étoit propre, si est-ce qu'il convenoit faire cette route-là, obeissans au vent qui nous étoit contraire: & tellement y obeïmes que pour trois cens lieuës qu'avions seulement à faire de droit chemin, nous en fimes mille ou quatorze cens. Voire que si nous eussions voulu Promontoire de Bonne esperance, qui est trente sept degrez deça la ligne en l'Inde Orientale, nous y eussions plutot été qu'au Bresil. Cinq degrez North dudit Equateur, & cinq degrez Suroest du méme Equateur, nous trouvames si grand nombre de poissons & de diverses especes, que quelquefois nous pensions étre assechez sur lédits poissons. Les especes sont Marsouins, Dauphins, Baleines, Stadins, Dorades, Albacorins, Pelamides, & le poisson volant, que nous voyons voler en troupe comme les étournaux en nôtre païs. Là nous faillirent nos eaux, sauf celle des ruisseaux, laquelle était tant puante & infecte, que nulle infection c'est à y comparer. Quand nous en beuvions il nous falloit boucher les ïeux, & étouper le nez. Etant en ces grandes perplexités & préque hors d'espoir de venir au Bresil, pour le long chemin qui nous restoit, qui de neuf cent à mille lieuës, le Seigneur Dieu nous envoya le vent au Suroüest, qui étoit le lieu où nous avions affaire. Et tant fumes portez de ce bon vent, qu'un Dimanche matin vintiéme Octobre eumes conoissance d'une belle ile, appellée dans la Charte marine, l'ascension. Nous fumes tous rejouis de la voir, car elle nous montroit où nous estions, & quelle distance y pouvoit avoir jusques à la terre de l'Amérique. Elle est elevée de huit degrez & demi. Nous n'en peumes approcher plus prés que d'une grande lieuë. C'est une chose merveilleuse que de voir cette ile étant loin de la terre ferme de cinq cens lieuës. Nous poursuivimes nôtre chemin avec un vent second, & fimes tant par jour & par nuit que le 3e jour de Novembre, un Dimanche matin, nous eumes conoissance de l'Inde Occidentale, quarte partie du monde, dite Amérique, du nom de celui qui la découvrit l'an mille quatre cens nonante trois. Il ne faut demander si nous eumes grande joye, & si chacun rendoit graces au Seigneur, veu la pauvreté, & le long-temps qu'il y avoit que nous étions partis. Ce lieu que nous découvrimes est par vint degrez, appellé des Sauvages Pararbre. Il est habité des Portugais, & d'une nation qui ont guerre mortelle avec ceux auquels nous avons alliance. De ce lieu nous avons encore trois degrez jusques au Tropique de Capricorne, qui valent octante lieuës. Nous arrivames le dixiéme de Novembre en la riviere de Ganabara. Elle est droitement souz le Tropique de Capricorne. Là nous mimes pied en terre, chantans loüanges & action de graces au Seigneur. Nous y trouvames de cinq à six cens Sauvages tout nuds, avec leurs arcs & fleches, nous signifians en leurs langages que nous étions les bien venuz, nous offrans de leurs biens, & faisans les feuz de joye de ce que nous étions venuz pour les defendre contre les Portugais, & autres leurs ennemis mortels & capitaux. Le lieu est naturellement beau & facile à garder, à raison que l'entrée en est étroite, close des deux côtez de deux hauts monts. Au milieu de la dite entrée (qui est, possible, de demie lieuë de large) y a une roche longue de cent pieds, & large de soixante, sur laquelle Monsieur de Villegagnon a fait un Fort de bois, y mettant une partie de son artillerie, pour empecher que les ennemis ne viennent les endommager. Cette riviere est tant spacieuse, que toutes les navires du monde y seroient seurement. Elle est semee de preaux & iles fort belles, garnies de bois toujours verds: à l'une déquelles (étant à la portee du canon du lieu qu'il a fortifié) il a mis le reste de son artillerie & tous ses gens, craignant que s'il se fut mis en terre ferme, les Sauvages ne nous eussent saccagez pour avoir sa marchandise.

Voila le discours du premier voyage fait en la terre du Bresil; où je reconois un grand defaut, soit au Chevalier de Villegagnon, soit en ceux que l'avoient envoyé. Car que sert de prendre tant de peine pour aller à une terre de conquéte, si ce n'est pour la posseder entierement? Et pour la posseder il faut se camper en la terre ferme & la bien cultiver: car en vain habitera-on en un païs s'il n'y a dequoy vivre. Que si on n'est assez fort pour s'en faire à-croire, & commander aux peuples qui occupent le païs, c'est folie d'entreprendre & s'exposer à tant de dangers. I y a assez de prisons par tout sans en aller chercher si loin.