Noz François donc ayans passé les Canaries cotoyerent la Barbarie habitée des Mores, qui est un païs fort bas, si bien qu'à perte de veuë ilz découvroient des campagnes immenses, & leur sembloit qu'ilz deussent aller fondre là dessus. Et comme ordinairement où est la force là est l'insolence, noz gens se sentans forts d'hommes & d'armes, ne faisoient difficulté d'attaquer quelque navire, ou caravelle si elle se rencontroit à leur chemin, & prendre ce que bon leur sembloit. En quoy je ne les veux louer; & valoit mieux faire des amis en s'établissant paisiblement, que de proceder par ces voyes. Aussi Dieu n'a-il point beni leurs entreprises. Es derniers voyages faits en la Nouvelle-France, on y est allé honétement équippé, & y a eu moyen quelquefois (méme de ma conoissance) de prendre le dessus du vent, & faire ammener les voiles à plusieurs navires qui se sont rencontrez, mais on n'a jamais mis en avant de leur faire tort. Aussi n'est-ce pas le dessein de ceux qui en ce dernier temps veulent habiter la Nouvelle-France, léquelz ne recherchent que ce que la mer & la terre par un juste exercice leur acquerront, sans envier la fortune d'autrui.


Passage de la Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et source: Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent Oriental perpetuel souz la ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, des vens d'abas, & de Midi: Pluies puantes sous la Zone Torride: Effets d'icelles: Ligne æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne se vois ne l'un ne l'autre Pole.

CHAP. IV

OZ François étans en ces parties de la Zone Torride à trois ou quatre degrez au-deça de l'Æquateur, ilz trouverent la navigation fort difficile par l'insonstance de plusieurs vens qui s'assemblent là, & transportent les vaisseaux diversement, à l'est, au Nort, à l'ouest, selon qu'ilz se rencontrent. Jean de Lery cherchant la raison de cela, presuppose que la ligne æquinoctiale tirant de l'Orient à l'Occident soit comme le doz & l'échine du monde à ceux qui voyagent du Nort au su: tellement que pour y aborder d'une part ou d'autre, il faut comme monter cette sommité du monde, ce qui est difficile. Il adjoute une seconde raison, c'est que là est la source des vens, qui soufflans oppositement l'un à l'autre assaillent les vaisseaux de toutes parts. Et pour un troisiéme il dit que les Courans, de la mer prenans là leurs commencement en rendent les approches difficiles. Or jaçoit que ces raisons soient studieusement recherchées, si est-ce que je ne puis bonnement m'y accorder. Car quant à la premiere il est certain que la terre & la mer faisant un globe rond il n'y n'y a point d'ascendant plus difficile aupres de la ligne æquinoctiale, qu'au 20, 40, & 60 degré. Quant à la seconde, il est certain que le Nort ne prend point là sa source: & l'experience journaliere fait conoitre que souz la ligne & dedans la Torride, les vens de Levant y regnent toujours soufflans continuellement, sans permettre leurs contraires y avoir aucun accez, ni vent d'Ouest, ni de Midi qu'on appelle vents d'abas. Et c'est l'occasion pourquoy les Hespagnols qui vont au Perou ont ordinairement plus de peine gaigner les Canaries, qu'en tout le reste du voyage, à cause des vents de Midi, qui commencent là à entrer en force: mais passé icelles ilz cinglent aisément jusques à entrer en la Torride, où ilz trouvent incontinent ce vent Oriental qui fuit le Soleil, & les chasse en poupe de telle sorte, qu'à peine est-il plus besoin en tout le voyage de toucher aux voiles. Pour cette raison il appellent ce grand trait de mer, le Golphe des Dames, pour sa douceur & serenité. Et en fin arrivent és iles de la Dominique, Guadelupe, Desirét, Marigualante, & les autres qui sont en cette part comme les faux-bourgs des Indes. Mais au retour ilz prennent un autre chemin, & viennent à la Havane chercher leur hauteur hors le Tropique du Cancer, là où regnent les vents d'abas, ainsi qu'entre les Tropiques le vent de Levant: léquels vens d'abas leurs servent jusques à la veuë des Açores ou Tierceres, & de là à Seville. Et pour le regard de la troisiéme raison, je di qu'en la grande & pleine mer il n'y a point de Courans, ains les Courans se font quant la mer resserrée entre deux terres ne trouve point son passage libre pour continuer son flux, de maniere qu'elle est contrainte de roidir son cours ainsi qu'un fleuve qui passe par un canal. Mais posons le cas que son flux prenne là son origine; étant lent en cette haute & spacieuse étenduë, il ne fait pas grand empechement aux navires d'aborder l'Æquateur: & puis s'il y a six heures de flux contre les navigans, il y en a autant pour eux au reflux, sans comprendre le chemin qu'il avancent d'eux mémes sans l'aide du flot. Or ne suis-je point d'accord que le principe du flot de la mer soit souz la ligne æquinoctiale, car il y a plus d'apparence de croire qu'elle n'a qu'un flux qui va d'un Pole à l'autre, en sorte que quand il est Ebe au Pole arctique il est flot au Pole Antarctique; que de lui donner double flux: ce qu'il faudra faire si on met le principe de ce flux, souz ladite ligne: si ce n'est qu'on vueille dire que le flux de la mer est comme le bouillon d'un pot, lequel s'étend de toutes parts, & tout à la fois egalement. Et si l'on veut sçavoir la cause de ce vent Oriental qui est perpetuel souz cette ligne, qui fait la ceinture du monde, je m'en arreteray volontiers au jugement du docte naturaliste Joseph Acosta, lequel attribue ceci au premier mobile dont le mouvement circulaire est si rapide qu'il meine à la danse non seulement tous les autres cieux, mais aussi les elemens plus legers, le feu & l'air, léquels tournent aussi quant & lui de l'Orient en l'Occident en vint-quatre heures; la terre & l'eau demeurans par leur trop grande pesanteur au centre du monde. Or ce mouvement est d'autant plus grand, vehement & puissant, qu'il s'approche de la ligne æquinoctiale, où est la plus grande circumference du tournoyement du ciel, & diminuë cette vehemence à mesure qu'on s'approche de l'un & de l'autre Tropique: si bien qu'és environs d'iceux, par je ne sçay quelle repercussion du cours & mouvement de la Zone, les vapeurs que l'air attire quant & soy (d'où procedent les vens qui courent d'Orient en Occident) sont contraintes de retourner quasi au contraire; & de là viennent les vens d'abas & Surouest communs & ordinaires hors les Tropiques. Je di donc que la plus vray-semblable cause de la difficulté qu'ont eu noz François de parvenir à la ligne æquinoctiale, a été qu'ilz n'étoient pas encor eloignez de terre (témoins les pluies puantes, qui ne venoient d'autre part que des vapeurs terrestres, qui sont grossieres & malfaisantes) & ainsi se trouvoient enveloppez de certains vens terrestres, d'autant plus divers que la terre est inegale, à cause des montagnes & vallées, rivieres, lacs & situations de païs, & de quelques vens maritimes, léquels rencontrans ce vent fort & Oriental conduit par la force du Soleil, & le mouvement du premier mobile, ne pouvoient passer outre du moins qu'avec un grand combat, qui arrétoit leurs vaisseaux, & les dispersoit ça & là.

Quant aux pluies puantes déquelles je viens de parler, cela est tout commun au long de la côte de la Guinée souz la Zone torride voisine de la terre: voire est tellement contagieuse, que si elle tombe sur la chair il s'y levera des pustules & grosses vessies, voire méme imprime la tache de la puanteur és habillemens. D'ailleurs l'eau douce leur faillit du moins elle se corrompit tellement par les ardantes chaleurs du climat, qu'elle étoit remplie de vers, & falloit en la beuvant tenir la tasse d'une main & se boucher le nez de l'autre, pour l'extréme puanteur qui en sortoit. Le biscuit en fut de méme. Car les longues pluies ayant penetré jusques dans la Soute, le gatèrent entierement si bien qu'il falloit manger autant de vers que de pain. Ce qui eût eté aucunement tolerable si étans en ce mauvais passage ils en fussent bien-tôt sortis, mais ilz furent environ cinq semaines à tournoyer sans pouvoir approcher de céte ligne equinoctiale, à laquelle en fin ils arriverent avec un vent de Nort nord d'Est le 4e jour de Fevrier 1557. Ici il est bon de dire pour les moins sçavans que cette partie du monde est dite être souz la ligne æquinoctiale (autrement souz l'Æquateur) pource que le Soleil venant à cette partie du ciel qui fait le milieu entre les deux poles & ce qui arrive deux fois l'annee, sçavoir l'onziéme de Mars, quand il s'approche de nous; & le treiziéme de Septembre, quand il se recule pour porter l'Eté aux terres Antarctiques les jours & les nuits sont égaux par tout le Et comme le Soleil ayant passé cette ligne noz jours r'accourcissent, aussi venant au deça de la méme ligne ilz diminuent aux regions Antarctiques. Or cette ligne n'est qu'une chose imaginaire, mais il est necessaire user de ce mot pour entendre la chose, & en sçavoir discourir. Et au surplus est à remarquer que les peuples qui habitent souz cette ligne imaginaire ont en tout temps les nuits & les jours égaux, pour raison dequoy aussi elle pourroit bien étre dite æquinoctiale.

Or comme en beaucoup de choses on fait de ceremonies pour la souvenance, aussi c'est la coutume des matelots (qui se rejouissent volontiers) de faire la guerre à ceux qui n'ont encores passé la ligne æquinoctiale, quand ils y arrivent. Ainsi ilz les plongent dans l'eau, ou leur donnent la bascule, ou les attachent au grand mast pour en avoir memoire. Toutefois il y a moyen de se racheter de cette condemnation en payant le vin des compagnons.

Aydez de ce vent de Nor-nord'Est (comme nous avons dit) ilz franchirent quatre degrés au delà de l'Equateur, d'où ilz commencerent à découvrir le pole Antarctique, ayans demeuré long temps sans voir ni l'un ni l'autre, tant à-cause de quelques calmes, que des vens divers que se rencontrent environ le milieu du monde (que je prens souz ladite ligne æquinoctiale) allans comme pour combattre & deposseder ce vent Oriental que nous avons dit, lequel ne s'en étonne gueres. Et neantmoins encores qu'on eût le vent à propos, si est-ce, qu'etant au milieu d'une si grande circumference qu'est celle du ciel, il n'est pas possible de voir l'un ou l'autre pole, moins les deux ensemble, si tôt qu'on est venu souz ladite ligne, ains faut s'approcher de quelques degrez de l'un ou de l'autre: d'autant que les deux poles sont comme deux points imaginaires & immobiles, ainsi que le point milieu d'une roue à l'entour duquel se fait le mouvement d'icelle, ou comme les deux points invisibles qu'on se peut imaginer aux deux côtez d'une boule roulante, par léquels voir tout ensemble il faudroit étre au centre de la dite boule; aussi pour voir les deux poles ou essieux du monde, il faudroit étre au centre de la terre. Mais y ayant grande distance de ce centre à la superficie d'icelle, ou de la mer; de là vient que nonobstant la rondeur de ces deux plus bas elemens, on ne peut si tôt appercevoir le pole quand on est parvenu à la ligne æquinoctiale.