Le septiéme jour dudit mois jour de nôtre Dame, apres avoir oui la Messe, nous partimes de ladite ile pour aller à-mont ledit fleuve, & vimmes à quatre iles qui étoient distantes de ladite ile és Coudres de sept à huit lieues, qui est le commencement de la terre & province de Canada: déquelles y en a une grande environ dix lieues de long, & cinq de large, où il y a gens demourans qui font grande pécherie de tous les poissons qui sont dans ledit fleuve selon les saisons, dequoy sera fait ci-apres mention. Nous étans posez à l'ancre entre icelle grande ile & la terre du Nort, fumes à terre & portames les deux hommes que nous avions prins le precedent voyage & trouvames plusieurs gens du païs, léquels commencerent à fuir, & ne voulurent approcher jusques à ce que dédits deux hommes commencerent à parler & leur dire qu'ils étoient Taiguragni, & Domagaya, & lors qu'ils eurent conoissance d'eux commencerent à faire grand'chere dansans & faisans plusieurs ceremonies, & vindrent partie des principaux à noz bateaux, léquels nous apporterent force anguilles, & autres poissons, avec deux ou trois charges de gros mil, qui est le pain duquel ilz vivent en ladite terre, & plusieurs gros melons. Et icelle journée vindrent à noz navires plusieurs barques dudit païs chargées de gens tant hommes que femmes pour faire chere à noz deux hommes, léquels furent tous bien receuz par ledit Capitaine qui les fétoya de ce qu'il peut. Et pour faire sa conoissance leur donna aucuns petits presens de peu de valeur, déquels se contenterent fort.
Le lendemain le Seigneur de Canada nommé Donnacona en nom, & l'appellant pour Seigneur Agouhanna, vint avec deux barques accompagné de plusieurs gens devant noz navires, puis en fit retirer en arriere dix, & vint seulement avec deux à bord dédits navires accompagné de seize hommes & commença ledit Agouhanna le travers du plus petit de noz navires à faire une predication & prechement à leur mode en demenant son corps & membres d'une merveilleuse sorte, qui est une ceremonie de joye & asseurance. Et lors qu'il fut arrivé à la nef generale où étoient lédits Taiguragni, & Domagaya, parla ledit seigneur à eux, & eux à lui, & lui commencerent à conter ce qu'ils avoient veu en France, &le bon traitement qui leur avoit eté fait, dequoy fut ledit seigneur fort joyeux, & pria le Capitaine de lui bailler ses bras pour les baisers & accoller, qui est leur mode de faire chere en ladite terre. Et lors le Capitaine entra dedans la barque dudit Agouhanna, & commanda qu'on apportât pain & vin pour faire boire & manger ledit Seigneur & sa bende. Ce qui fut fait. Dequoy furent fort contens: & pour lors ne fut autre present fait audit Seigneur, attendant lieu & temps. Aprés léquelles choses faites se departirent les uns des autres, & prindrent congé, & se retira ledit Agouhanna à ses barques, pour soy retirer & aller en son lieu. Et pareillement ledit Capitaine fit apporter noz barques pour passer outre, & aller à-mont ledit fleuve avec le flot pour chercher hable & lieu de sauveté, pour mettre les navires, & fumes outre ledit fleuve environ dix lieuës côtoyant ladite ile, & au bout d'icelle trouvames un affourc d'eau fort beau & plaisant, auquel lieu y a une petite riviere, & hable de basse marinant de deux à trois brasses, que trouvames lieu à nous propice pour mettre nosdites navires à sauveté. Nous nommames ledit lieu SAINTE-CROIX, par ce que ledit jour y arrivames. Auprés d'icelui lieu y a un peuple dont est Seigneur ledit Donnacona & y est sa demeure, laquelle se nomme Stadaconé, qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir & bien fructiferante, pleine de moult beaux arbres de la nature & sorte de France, comme Chénes, Ormes, Fraines, Noyers, Pruniers, Ifs, Cedres, Vignes, Aubépines, qui portent fruit aussi gros que prunes de Damas, & autres arbres, souz léquels croit aussi bon Chanve que celui de France, lequel vient sans semence ni labeur. Aprés avoir visité ledit lieu, & trouvé étre convenable, se retira ledit Capitaine & les autres dedans les barques pour retourner aux navires. Et ainsi que sortimes hors ladite riviere, trouvames au devant de nous l'un des Seigneurs dudit peuple de Stadaconé accompagné de plusieurs gens tant hommes que femmes, lequel Seigneur commença à faire un prechement à la façon & mode du païs, qui est joye & asseurance, &les femmes dansoient & chantoient sans cesse étans en l'eau jusques aux genoux. Le capitaine voyant leur mon amour & bon vouloir, fit approcher la barque où il étoit & leur donna des couteaux & petites patenotres de verre, dequoy menerent une merveilleuse joye: de sorte que nous étans départis d'avec eux distans d'une lieuë ou environ, les oyions chanter, danser, & mener féte de nôtre venuë.
Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile d'Orleans, par lui nommée l'ile de Bacchus, & ce qu'il y trouva: Balises fichées au port Sainte Croix. Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner: Sauvages ne trouvent bon que le Capitaine aille en Hochelaga: Etonnement d'iceux au bourdonnement des Canons.
CHAP. XIII
A saison s'avançoit des-ja fort & pressoit le Capitaine Jacques Quartier de chercher une retraite pour l'hiver, ce qui le faisoit hâter, se trouvant en païs inconnu, où jamais aucun Chrétien n'avoit été: puis il vouloit voir une fin à la découverte de cette grande riviere de Canada, dans laquelle jamais nos mariniers n'étoient entrez, cuidans (à cause de son incroyable largeur) que ce fust un golfe & pour ce ledit Capitaine Quartier ne s'arréta gueres ni en la riviere de Saguenay, ni és iles aux Coudres & d'Orleans (ainsi s'appelle aujourd'hui celle où il mit en terre les deux sauvages qu'il avoit r'amené de France) il passa donc chemin sans perdre temps, & ayant rencontré un lieu assez commode pour loger ses navires (ainsi que nous avons n'agueres veu) il delibere de s'y arréter. Et pour-ce retourna querir les navires qu'il avoit laissés en ladite ile d'Orleans, comme nous verrons par la suite de son histoire, laquelle il continuë ainsi:
Aprés que nous fumes arrivez avec les barques ausditz navires, & retournez de la riviere Sainte-Croix, le Capitaine commanda appréter lédites barques pour aller à terre à ladite ile voir les arbres (qui sembloient à voir fort beaux & la nature de la terre d'icelle), ce qui fut fait. Et etans à la dite ile, la trouvames pleine de fort beaux arbres, comme Chénes, Ormes, Pins, Cedres, & autres bois de la sorte des nôtres, & pareillement y trouvames force vignes, ce que n'avions veu par ci-devant en toute la terre. Et pour ce la nommames l'ile de Bacchus: Icelle ile tient de longueur environ douze lieuës, & est moult belle terre & unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, sors qu'y a petites maisons, où ilz font pécherie, comme par ci-devant est fait mention.
Le lendemain partimes avec nosditz navires pour les mener audit lieu de Sainte-Croix, & y arrivames le lendemain quatorziéme dudit mois, & vindrent au-devant de nous léditz Donnacona, Taiguragni, & Domagaya, avec vint-cinq barques chargées de gens, & alloient audit Stadaconé où est leur demeurance: & vindrent tous à noz navires faisans plusieurs signes de joye, fors les deux homme qu'avions apporté, sçavoir Taiguragni & Domagaya, léquels étoient tout changez de propos & de courage, & ne voulurent entrer dans nodits navires, nonobstant qu'ils en fussent plusieurs fois priez: dequoy eumes aucune deffiance. Le Capitaine leur demanda s'ilz vouloient aller (comme ilz lui avoient promis) avec lui à Hochelaga: & ilz répondirent qu'ouy, & qu'ils étoient deliberez d'y aller: & alors chacun se retira.
Et le lendemain quinziéme dudit mois le Capitaine accompagné de plusieurs de ses gens fut à terre pour faire planter balises & merches, pour plus seurement mettre les navires à seureté. Auquel lieu trouvames & se rendirent audevant de nous grand nombre de gens du païs: & entre autres lédits Donnacona, noz deux hommes & leur bende, léquels se tindrent à part sous une pointe de terre, qui est sur le bord dudit fleuve, sans qu'aucun d'eux vint environs nous, comme les autres qui n'étoient de leur bende faisoient. Et apres que ledit Capitaine fut averti qu'ils y étoient, commanda à partie de ses gens aller avec lui, & furent vers eux souz ladite pointe, & trouverent Lédits Donnacona, Taiguragni, Domagaya, & autres. Et apres s'étre entresaluez, s'avança ledit Taiguragni de parler, & dit au Capitaine que ledit seigneur Donnacona etoit marri dont ledit Capitaine & ses gens, portoient tant de battons de guerre, parce que de leur part n'en portoient nuls. Aquoy répondit le Capitaine que pour sa marrison ne laisseroit à les porter, & que c'étoit la coutume de France, & qu'il le sçavoit bien. Mais pour toutes ces paroles ne laisserent lédits Capitaine & Donnacona de faire grand'chere ensemble. Et lors apperceumes que tout ce que disoit ledit Taiguragni ne venoit que de lui & son compagnon. Car avant que partir dudit lieu firent une asseurance ledit Capitaine & Seigneur de sorte merveilleuse. Car tout le peuple dudit Donnacona ensemblement jetterent & firent trois cris à pleine voix, que c'étoit chose horrible à ouir. Et à tant prindrent congé les uns des autres.