A regret, M. Feuilleuse dut quitter Gilbert, qui l'écoutait si bien. On allait clore le parc et il fallait rentrer. Le jeune soldat s'en revint seul et troublé vers son hôtel qui brillait là-bas, sur la place, au-delà de la Cour des Adieux déjà toute noire, majestueuse et silencieuse. Gilbert apercevait la chambre éclairée d'Armand et d'Adeline, et cette petite fenêtre lumineuse lui semblait de la dernière insolence. Comme il s'avançait dans la nuit, l'angelus tinta, et voilà que le dernier des Lorizon se rappela soudain l'abbé Marigot et les suprêmes conseils de l'excellent homme: «Suivez la tradition… Imitez vos ancêtres…» Eh bien, qu'eût donc fait ici l'ingénieux Anselme?
Cette question qu'il se posa, jointe au souvenir de Sylvie, du pavillon parmi les arbres, du poète Théophile de Viau, surtout, languissant et choyé, furent cause que Gilbert, ce soir-là, tandis qu'Armand tournait un instant la tête, demanda tout bas à la folle Adeline, avec un regard effronté: «Tu n'as donc pas honte, à la fin, de me laisser toujours seul? La charité, s'il te plaît…
—Tu ne manques pas d'aplomb!» murmura-t-elle, mais déjà séduite et souriant, la fourbe! à la seule pensée que ce serait assez drôle.
Puis, au jardin de l'hôtel, un peu plus tard, Gilbert gagnait définitivement sa cause par certaines caresses données avec un à-propos exquis, c'est-à-dire dans l'instant même qu'Armand, de l'autre côté, s'en permettait de toutes semblables. Voilà en effet de ces riens auxquels une femme résiste difficilement—et d'ailleurs, comme le disait M. Feuilleuse, la grâce sauve tout. Gilbert, même soldat, avait de la grâce.
V
Cependant la mauvaise renommée des vicomtes n'avait pas franchi le pays de Fontainebleau, et MM. d'Oinèche et de Lorizon se félicitaient encore des qualités nouvelles que leurs fils venaient d'acquérir sous les armes, de ce mâle esprit d'initiative surtout que la rude et saine vie des camps ne pouvait manquer de leur avoir communiqué. Ils s'étonnaient pourtant que les jeunes soldats eussent si peu de permissions et vinssent si rarement les voir. Ceux-ci écrivaient régulièrement, il est vrai, mais ne paraissaient pas un dimanche sur cinq à Chantilly, et encore n'arrivaient-ils jamais alors que dans la matinée du saint jour, ayant été retenus ou punis la veille, disaient-ils. M. de Lorizon fut le premier à s'inquiéter de ces rigueurs extrêmes, et il s'en ouvrit même à son beau-frère. C'était au retour de la dernière chasse de l'année; ces messieurs s'en revenaient au pas de leurs montures le long d'une charmille toute abritée déjà par les feuilles légères:
«—Ne croyez-vous pas, dit M. de Lorizon, que nos garçons se moquent un peu de nous? Il y a sans nul doute quelque mensonge et probablement des femmes dans leur cas. Peut-être serait-il bon d'aller faire un tour à Fontainebleau, un de ces dimanches?»
Mais le dimanche se trouvant un des jours dont M. d'Oinèche passait le plus volontiers l'après-midi et la soirée avec sa chanteuse, ce projet ne put lui convenir, et il répondit avec bonhomie:
«—Hé, mon Dieu, laissons ces enfants tranquilles! Quand ils auraient de temps en temps là-bas une petite amie, le grand mal que ce serait!
—Le mal viendra s'ils font des dettes et des bêtises.