—Mais oui, mon vieux, puisqu'elle attendait devant la porte. Il était inutile que ton père la vît.

—Et j'espère que tu n'as rien donné au cocher?

—Allons, allons, ne te trouble pas tant. Et dînons, tiens, il est l'heure…»

Et voilà comment cette journée tragique ne laissa pas que de s'achever gaîment. Mais où Armand commença de ne plus trouver la farce drôle, ce fut lorsque, n'étant plus payés, ses trois brosseurs se relâchèrent de leur zèle; lorsque les sergents, pour des raisons de ce goût-là, se mirent à le consigner sans pitié; et lorsque, trouvant alors plus d'un prétexte, les officiers n'eurent plus qu'à changer la consigne en salle de police, et cette dernière mesure en tout ce qui leur plairait… Ne sachant où recevoir Adeline, ni comment la nourrir et la distraire, Armand ne lui écrivait plus de venir. Il tomba dans le désespoir, et sans Gilbert qui allait voir la petite à Paris, et lui en donnait des nouvelles… Car Gilbert avait été de tout temps mieux vu de ses chefs, et même on le traitait avec une faveur particulière aujourd'hui, afin de vexer davantage ce poseur, ce casse-cœur, cette dangereuse tête de vicomte d'Oinèche.

«—Mon pauvre Armand, tu me fais peine, lui dit une fois son cousin en revenant de permission. Puisque tu languis sans Adeline, procure-toi de l'argent et installe-la carrément ici. Il y a des usuriers à Paris.

—Eh, oui, parbleu! Mais emprunter quand on est au régiment, c'est compliqué, incommode… et désastreux.

—Oui, sans doute… Que veux-tu? Quant à moi, tu le sais bien, ma bourse est toujours vide, et je ne puis t'aider en rien. Les autres amis, il n'y faut pas compter. Mais, voyons… Adeline? Oui, pourquoi pas Adeline? Elle t'aime, en somme, elle voudrait bien t'embrasser aussi, et c'est par délicatesse pure qu'elle n'ose pas venir. Eh bien, mets-toi franchement au-dessus des préjugés: elle en vaut la peine. Tu as besoin d'argent? Avoue-le lui. Elle t'en prêtera de bien bon cœur, et ainsi du moins, tu pourras la revoir.

—Diable! si on l'apprend…

—Et comment veux-tu qu'on l'apprenne, grand idiot? Il n'y aura jamais qu'Adeline et moi qui le saurons.»

Adeline, sincèrement touchée, répondit par le courrier suivant: «Mon pauvre loup, ta lettre me va au cœur et me fait pitié. Il y a longtemps que tu aurais dû me dire cela si tu avais eu confiance en moi. Voici les cent francs que tu me demandes. Je viendrai dimanche. Et puis écris-moi chaque semaine ce qu'il te faudra, et je te l'enverrai, moi, puisque ta famille te laisse dans la misère…»