Le lendemain matin, un quidam à cheveu rouge, à favoris gris, et vêtu comme un maquignon, prenait chez Maucomble fils, rue du faubourg Saint-Denis, la diligence pour Chantilly. Il s'y trouvait rendu dans l'après-midi et y louait aussitôt une étable donnant sur la pelouse. Cette étable était nettoyée sur le champ, garnie de paille, et ornée d'un grand écriteau portant en hautes lettres: Lionel Prutt, entraîneur public.

En même temps, une lettre arrivait rue du Helder, au Jockey Club, fondé depuis deux ans à peine et déjà célèbre. Tous les jeunes fats qui daignaient y jouer au billard ou au whist sous prétexte de «sport», étaient informés par ce billet pompeux qu'un naturel de Newmarket, nommé Lionel Prutt, venait de s'établir à Chantilly, et proposait d'entraîner selon les méthodes anglaises, moyennant un prix modique, les chevaux que messieurs les propriétaires se disposaient à faire figurer dans le derby français projeté pour cette année 1835.

Quinze jours après, Lionel Prutt voyait son étable, convenablement divisée en boxes, garnis de six bons chevaux de pur sang. Et c'est ainsi que le chevalier Léonce Durouchoux de la Prouttière, qui fut le premier entraîneur anglais installé en France, finit par mourir dans l'aisance, vers le temps où fleurit la deuxième République.

Il avait tout simplement lu dans une gazette, un peu avant son dernier retour à Paris, en 1834, la nouvelle suivante: «Le prince Lobanoff, maître d'équipage en forêt de Chantilly, organise entre les principaux dandies de son entourage des courses de chevaux sur la pelouse qui s'étend devant le château. La nouvelle «Société pour l'amélioration de la race chevaline», autrement dit «Jockey-Club», ne parle de rien moins que d'organiser en ce lieu un «derby» à l'instar ce celui d'Epsom.»

Le vieux la Prouttière connaissait le monde et les ressources infinies de l'anglomanie, voilà.

Et s'il n'avait point réussi? Eh bien, il eût tenté autre chose. C'était un sage, ne l'oubliez pas. Il n'eût jamais désespéré de la sottise humaine.

CE FAMEUX PRINCE NANI

I

Oui, mes enfants, je l'ai connu, ce fameux prince Nani! C'était un filou, mais aussi un homme extraordinaire, et je puis vous conter comment j'appris jadis l'une et l'autre chose, puisque mes révélations ne sauraient plus, hélas! chagriner personne: tous ceux qu'il a trompés étant morts aujourd'hui, toutes celles qu'il a séduites ayant acquis des rides, et le dernier de sa famille, un cardinal papable, s'il vous plaît, ne se souciant guère, j'imagine, de mes commérages.

Ce fut en 1856, au Derby de Chantilly, que je passai dans la compagnie du prince Nani des minutes inoubliables. Rappelez-vous qu'en ce temps-là le Derby ne consistait pas en un simple après-midi, comme à présent. Au lieu de prendre vers onze heures un train rapide, ainsi que vous le faites, et d'être rentrés sagement à Paris pour dîner, nous partions le plus souvent quelques jours avant cette grande épreuve, et parfois de nuit après l'Opéra, de façon à nous trouver pour l'aube à Chantilly. Et c'était une galante équipée, croyez-moi, que ce trajet nocturne en poste, dans nos équipages luisants et doux, au son monotone des grelots, entre la double haie des arbres que la lueur des lanternes allait frapper traîtreusement l'un après l'autre.