—Dieu vous damne! répliqua Councill, c'était un roi de pique!

—Retirez-lui toute boisson, messieurs. Il n'en peut plus supporter, il est gris.

—Je vous parie vingt guinées que c'était un roi de pique!

A ces mots, Nani se leva, sublime. Un silence effrayant venait de tomber:

—Monsieur, déclara solennellement Asdrubale, si l'on me conteste, je ne saurais, par honneur pour le nom que je porte, parier moins de cinquante mille livres.

Orgueilleux comme un lord, et d'ailleurs complètement hors de lui, cet absurde Councill tint l'enjeu. On alluma des lanternes, on courut au jardin. On y trouva l'as de trèfle. Le prince Nani gagnait cinquante mille francs nets.

Oh! parbleu, je le sens bien, que j'aurais dû dire quelque chose, prévenir au moins Councill, le mettre en défense! Mais là, franchement, le pouvais-je? Quel rôle m'eût-on prêté, s'il vous plaît? On aurait dit que j'avais sournoisement épié mon camarade dans l'ombre. L'affaire eût couru par les gazettes. Les pamphlétaires m'eussent accusé de lier partie avec la police de l'Empire. Et quel admirable sujet pour les énergumènes de l'opposition! Une «aventure dans la haute société», les «dessous du turf», l'«envers du Jockey-Club», les «chevaliers d'industrie à Chantilly», vous entendez d'ici les harangues!

Je savais Councill immensément riche. En quoi le pouvait tant gêner cette perte? Et puis, n'était-il point joueur effréné, tout ainsi qu'Asdrubale d'ailleurs, encore que moins habile? L'argent de ces gens-là va, vient, passe et repasse; on aurait bien tort d'y prendre garde.

Et puis, quoi! le prince Nani volait comme un artiste… La grâce, voyez-vous, mes enfants, où qu'elle soit, sauvera toujours son homme.

II