II
Cependant le jeune Hector, ponctuel serviteur de Marc Thierry, remettait le lendemain matin à son maître deux télégrammes.
«—Monsieur, lui disait-il sévèrement, n'a donc pas vu celui-ci qui est arrivé hier avant le dîner, et que j'avais posé sur le plateau?»
Marc ne voulut pas avouer à son domestique qu'ayant reconnu l'écriture de son père, il s'était bien gardé d'ouvrir le petit bleu, par crainte de gâter sa nuit. Car il vivait avec le proviseur dans les plus fâcheux termes, et d'autre part il tenait à ne pas déranger son sommeil réglementaire, puisqu'il se trouvait en pleine période d'entraînement: le match dont sa sœur Marguerite avait si malencontreusement parlé la veille pouvant être conclu d'un moment à l'autre.
Marc gisait donc sur son lit, les cheveux en désordre et les sourcils froncés. Enfin: «Donne», dit-il à Hector. Il tutoyait son domestique sans que celui-ci s'en montrât choqué: bien loin même de juger cette coutume peu démocratique, le jeune Hector s'en prévalait auprès de ses relations, et se figurait de bonne foi, surtout depuis le triomphe de Roubaix, être au service d'une sorte de prince Rodolphe, capable de mater d'une seule main les plus redoutables chourineurs, capable d'enlever des reines et des princesses, capable surtout de lui administrer, le cas échéant, une extraordinaire volée. Aussi respectait-il son maître et l'admirait-il en tout; aussi veillait-il avec un zèle religieux sur ses performances, et s'entendait-il à prendre, dès qu'il le fallait, les plus opportunes décisions: «Monsieur, déclarait-il, n'aura plus de café: c'est assez comme cela. J'ai dit à cette dame que Monsieur était en voyage, qu'il reviendrait samedi, après le match. Monsieur prendra-t-il sa douche, à la fin? Monsieur veut se refroidir, monsieur est fou.»
Le second des deux télégrammes, signé Paqueret, portait ces simples mots: «Venez vite. Il y a pour vous un gros coup à jouer. Vous pouvez faire fortune.» A la bonne heure! Voilà qui était parler. Quant à l'ordre de son père, Marc le lut avec non moins d'humeur que d'ennui. Allons, encore des explications, encore une scène, encore un départ furieux et des portes claquées... Résumant toutes ses impressions en un seul mot, que je ne veux écrire, puis décidant brusquement de se débarrasser au plus vite de cette visite au lycée François Ier, Marc saute à bas de son petit lit de fer et quitte la cellule blanchie à la chaux qui lui sert de chambre à coucher pour entrer dans la salle confortable et chaude qu'est son cabinet de toilette.
Notre athlète mettait beaucoup de temps à s'habiller: boxer longuement avec un ballon, puis agiter des massues pesantes, se doucher, se faire frictionner, barboter dans des cuvettes, se raser, se polir, se vêtir—c'est un long et fastidieux travail. Bref, la matinée était déjà fort avancée lorsqu'il pénétra sous la voûte du lycée François Ier.
Le concierge de cet établissement connaissait Marc, et ne l'aimait guère. On apprécie peu, sur la rive gauche, les muscadins qui portent beau, à moins qu'ils ne soient officiers. Et encore ne faut-il être qu'officier d'infanterie ou d'artillerie, si l'on veut plaire au boulevard Saint-Michel: les hussards ou les dragons y sont tenus pour de la soldatesque. En outre, Marc n'avait point de moustaches, ce qui produit toujours mauvais effet. Ce fut par conséquent avec sa mine la plus glaciale que le concierge répondit: «M. le Proviseur est chez lui, mais je ne sais s'il reçoit.»
«Cela s'annonce au mieux, pensa Marc. Charmant accueil.»
D'ailleurs cet homme venait de lui souhaiter véritablement la bienvenue si l'on compare le ton de ses paroles avec celui dont M. le Proviseur dit à son fils: «Ah, te voilà. Eh bien, assieds-toi, j'ai à te parler.»