Puis, il y avait aussi, il y avait surtout ce maudit château de Pontmorin, avec son écusson sculpté sur la porte, et le tas de meubles branlants et de bibelots qui s'y trouvait, et la vieille marquise qui vous y recevait, et cet odieux portrait à fraise d'un certain Simier que la reine Elisabeth aima, et devant lequel on se pâmait ridiculement. Sans parler de quelques douzaines de lettres à large sceau, de chartes et de bulles, dont François disait d'un ton insupportable: «Des papiers de famille, des chiffons....» Sans oublier non plus le récit que vous faisait la marquise de la vie et des aventures de ce fameux Jean de Simier, de cet ancêtre éternel, écrasant, assommant! Un hardi gentilhomme, d'ailleurs: conseiller du duc d'Alençon et son ambassadeur en Angleterre, séduisant la reine, affolant la cour, quatre fois assassiné, toujours sauf, ayant tué sa femme et son frère avec cela... Et la vieille dame vous racontait complaisamment ces horreurs de sa voix élégante et cassée, insistant sur l'énergie de ce forban parfumé, faisant bien remarquer la haute mine et le rire impudent qu'il eut, ajoutant qu'il avait aimé les arts et que la merveille du château, la petite Diane d'ivoire, venait de lui.

Oh, que Marc l'eût bien envoyée à la rivière, cette statuette qu'on ne cessait de lui vanter! Polie et achevée par quelque élève inconnu de Donatello, rapportée d'Italie en France, elle s'élevait sur son socle, svelte, forte et pure, avec son arc étincelant à la main. Une grâce divinement grave habitait son visage. C'était l'image même, avait affirmé Jacques Fouvier, de la Diane que jadis Pline le jeune, chassant un jour loin de Rome, entrevit, de la déesse qui, pour ce veneur pensif, «n'errait pas moins que Minerve sur les montagnes». On la regardait avec déférence, on n'osait y toucher. Elle semblait la protectrice du logis. Aussi Marc la haïssait-il tout spécialement.

Le château de Pontmorin se trouvait à égale distance de la forêt du Mahouleux et du Bois du Roy, sur la lisière d'Hariale, non loin des étangs où le cerf venait à l'eau le plus souvent. Or, un jeune homme aussi industrieux que François n'était pas, on l'imagine, pour avoir négligé l'avantage d'une telle position. C'étaient d'abord un veneur ou deux qu'il y avait priés à déjeuner les jours de chasse; puis on s'était mis à y goûter; puis enfin les réceptions étaient devenues régulières. Tout l'argent que les usuriers pouvaient encore prêter sur la Diane d'ivoire et les tapisseries devait ainsi passer en frais de table, mais c'était la plus sage des prodigalités, car on disait maintenant à l'équipage: «Vous n'étiez pas à Pontmorin aujourd'hui?» comme on eût dit: «Que vous est-il donc arrivé?»

Et François parvenait tout doucement à être de la sorte le personnage le plus influent en Hariale après Sylvie. Gaston Levaître y perdait encore en prestige, et Pauline s'en voyait moins assidûment recherchée, puisqu'il n'y avait plus un prétendant qui ne pensât: «Caumais-Simier l'épousera, parbleu, c'est évident.» Et de fait, il y paraissait bien. Marc observait cela comme tout le monde.

Comme tout le monde, oui, mais de plus loin pourtant, car on ne l'invitait pas à Pontmorin, on se détournait de lui, on affectait l'oubli—un lourd et cordial oubli. Une fois même, le cerf s'étant arrêté au pied du château, dans la douve débordée, François avait fait entrer chez lui toute la chasse et prié le baron de vouloir bien donner la curée dans sa cour. Et tandis que l'on commençait à dépecer:

«—Tiens, monsieur Thierry, dit François avec bonhomie, comme s'il s'apercevait soudain de cette présence infime, mais je n'ai pas eu jusqu'ici le plaisir de vous voir chez moi, il me semble.... Un oubli, un simple oubli.»

Marc était revenu, brûlant de dépit. Quoi! seul, sans appui, sans fortune, et tandis que le bruit fait autour de son nom s'éteignait déjà, lutter contre un équipage tout entier, contre cette poupée de François, son marquisat, ses ancêtres, son château de famille, son château, son château.... Marc se fût cru sauvé si Pontmorin eût disparu.

Le soir, au Ranch Bar, il apprit que Bob Milton, l'obstiné duelliste, venait pour la vingtième fois peut-être, d'envoyer une paire de témoins à quelqu'un. Mais pour le coup, l'affaire s'annonçait considérable, car l'adversaire n'était rien moins que l'héritier d'Illyrie.

«—Cela t'étonne, mon vieux? lui dit Bob. Mais j'ai raison, vois-tu, absolument raison. Cet imbécile a parlé contre les duels, en Illyrie, dans un banquet d'étudiants, et s'est permis de me blâmer, de me nommer! Je le provoque. Il ne me répondra pas, mais il y aura du bruit dans la presse, il y aura scandale. Et l'on saura là-bas, comme on le sait ici, qu'il ne faut jamais m'ennuyer, que je riposte toujours. Aussi, tiens, vois comme chacun me fait bon visage: c'est qu'on a peur. Dans la vie, ne te retiens pas, va. Traite tes pareils comme du bétail. Au fond, les hommes sont étonnamment lâches. Quand ils t'empêchent de passer, tape dedans. Si quelque obstacle te gêne, casse-le....»

En s'éveillant le lendemain matin, Marc trouva une petite carte impertinente de François, qui l'invitait à déjeuner pour la prochaine chasse. Il se rendit à Pontmorin au jour dit, et le marquis de Caumais-Simier put ainsi goûter le plaisir de le recevoir sans honneur, de lui désigner une place de figurant au bas bout de la table, de lui laisser constater bien à l'aise que ni la baronne Levaître, ni Pauline, ni même Gaston n'assistaient au repas, qu'il n'y avait là que le fretin de l'équipage, tout ce dont on ne se soucie qu'à la fin des fins. En outre, il fallait manger vite, le temps pressait, ces dames eussent pu attendre au carrefour de la Biche d'Ambre où était le rendez-vous. Bref, on se trouva au salon, les tasses de café en main, avant que d'y avoir pensé.