Une date passa enfin... Il m'est bien difficile de préciser quelle date. Que le lecteur me comprenne. Qu'il sache que depuis près de trois semaines, Marc s'était introduit plus d'une fois dans le jardin d'Hariale, qu'il avait passé nuitamment le canal, qu'il était monté dans la chambre de Pauline, que celle-ci l'y avait accueilli sans remords, sans chagrin, sans niaiserie, au contraire... Puis, qu'elle avait éprouvé une joie sauvage, au lendemain de ces rendez-vous mystérieux, à retrouver Sylvie toute belle, toute blonde, toute royale, et à l'interroger longuement, suavement, en épiant son cher regard langoureux: «Il y a déjà quelque temps, il me semble, que nous n'avons vu Marc Thierry... Comment va-t-il?... Ne doit-il pas venir te rendre visite aujourd'hui?...»

La baronne n'en savait rien, et s'en souciait à peine: mais Pauline jouissait d'une secrète et délicieuse satisfaction. Et le soir, elle en goûtait mieux la présence ignorée de son ami, de son amant, soyons exact.

Bref, une date arriva qui amena décidément la jeune fille un beau matin à s'habiller, à se parer avec quelque cérémonie, à s'en aller trouver Sylvie et à lui dire:

«—J'ai à te parler. Peux-tu m'entendre maintenant?»

Surprise, la baronne Levaître repoussa dans son secrétaire un mémoire qu'elle étudiait, et qui n'était autre que le fameux projet de traité enfin communiqué par Ambroise Drayfus. Elle avait passé trois heures hier avec un homme de loi, disputé du pour et du contre, examiné les chances de procès, les cas de fraude, les hypothèses de mauvaise foi; elle avait eu ensuite une suprême entrevue avec son futur directeur, obtenu plusieurs amendements, écarté certaines embûches, gagné un ou deux points, et maintenant elle relisait une dernière fois le document définitif, avant que d'y signer au bas, irrévocablement.

Jugez de son émoi, de sa fièvre, de son exaltation non commune à tenir ce papier qui devait, après le trait de plume qu'elle y allait tracer, changer toute sa vie, et la reporter en pleine ivresse, en pleine passion... Mais que voulait à présent Pauline, avec ce visage presque solennel? Quelle importunité, quel ennui!

«—Eh bien, ma chérie, qu'y a-t-il? Tu m'as fait peur. Rien de fâcheux, j'espère?

—Mais non. A mon gré, du moins. Les autres estimeront selon leur manière, mais je m'inquiète peu des autres, et c'est toi-même qui m'as appris à penser ainsi. D'ailleurs, tu m'aideras à les faire taire, les autres, n'est-ce pas?

—Voyons, Pauline, explique-toi sans préambule. Puisque tu es heureuse de ce qui se passe, tu ne peux douter, je suppose, que je ne m'en réjouisse aussi, que je ne t'approuve, et que je ne t'embrasse de bien bon cœur quand je saurai...

—Marc Thierry et moi, nous nous aimons.»