Leurs arguments ne valent pas grand’-chose, en vérité. Le principal, le meilleur en apparence, c’est celui qu’ils tirent de l’absurdité. Car les ennemis de l’orthographe ne cessent de la proclamer absurde. Mais c’est vraiment trop simple, ce reproche ! Et surtout, comme il est barbare ! Lorsqu’on parle à une seule personne, et que néanmoins on lui dit « vous » ; quand on s’efface pour laisser passer un égal devant une porte ; si même, à l’éternuement de quelque interlocuteur, on répond encore cérémonieusement : « A vos souhaits » — tout cela n’est-il pas bien absurde aussi ? Voilà pourtant certains usages qui ne choquent point, et que nul n’a jamais songé à réformer. Il y a dans « l’usage » quelque chose d’affectueux, de vénérable, de délicat, et qui touche. L’orthographe, comme la grammaire, y trouve après tout sa force de loi. Concédons à des logiciens, s’ils y tiennent, que cela est absurde…

Puis, disent-ils, les lettres qui ne se prononcent pas, le t de battu, l’a de paon, le d de nid, ne servent à rien. Pourquoi les conserver ? Eh, pourquoi donc aussi la mousse aux creux des fontaines, l’herbe dans les allées perdues, le lierre sur les maisons, les écussons au-dessus des vieux portails ? Cela ne sert pas davantage. Cette église admirable, mais qui est aujourd’hui trop grande pour le hameau, et qu’on abandonne, il faut l’abattre. Il y a des girouettes curieuses, là-haut, sur le toit : personne ne les consulte ; jetons-les par terre. Cela va de soi, cela ne saurait être évité, on doit tout saccager sous prétexte de progrès.

Les réformistes soucieux de sembler instruits ajoutent que l’orthographe a été fabriquée par des pédants qui gâtent le vieux français. Et ils veulent recommencer une œuvre toute semblable, à la façon de ces architectes à jamais haïssables qui, pour rétablir un château dans sa forme gothique par exemple, projetteraient de démolir toutes les parties charmantes que la Renaissance, le XVIIe, le XVIIIe siècles et l’Empire y avaient par la suite ajoutées. « Le XVIIe siècle, écrivit Renan (qui n’était pas, lui, qu’un philologue !)[1] le XVIIe siècle sabrait le moyen-âge, sans se douter qu’un jour cet art barbare, incorrect, souvent sauvage, aurait son prix. On détruit maintenant le XVIIe siècle comme fade et sans caractère. Qui sait quel sera le goût de l’avenir, et si le XIXe siècle ne sera traité de vandale à son tour ? Il n’y a qu’une manière sûre pour n’être pas traité de vandale : c’est de ne rien détruire, c’est de laisser les monuments du passé tels qui sont. L’Italie[2] avec ses contrastes éloquents ou bizarres, nous paraît si belle comme elle est, que nous ne voyons plus sans crainte porter la main sur une partie quelconque de ce décor merveilleux, même sur les parties mauvaises, même sur le rococo ».

[1] « Mélanges d’histoires et de voyages : Vingt jours en Sicile ».

[2] Lisez ici : « La langue française… »

Cependant les adversaires de l’orthographe traditionnelle s’appuient en outre sur deux autres raisons, d’un ordre plus pratique. Les étrangers, prétendent-ils, éprouvent beaucoup de difficultés à écrire notre langue, hérissée de chinoiseries grammaticales. Ils s’en trouvent gênés, et dès lors s’en servent moins volontiers. Allons donc ! Les étrangers écrivent en leur idiome le plus souvent, s’il s’agit de commerce. Ceux d’entre eux qui veulent traiter de littérature, de critique ou d’art, savent tous le français, et s’en servent très naturellement. Le français est la langue littéraire universelle. Nos écrivains ont mené, ont charmé le monde, et leur prestige dure encore. Qu’on nous laisse au moins intacts les mots magiques avec lesquels nos maîtres, jadis, ont su faire des miracles.

Enfin, voici venue la dernière, la grande, la toute puissante raison, le fin du fin : on déplore que les enfants perdent à apprendre l’orthographe un temps considérable, temps qu’ils pourraient employer à se perfectionner dans l’étude de la mécanique, de la géographie, de l’anglais, de l’allemand, de la banque, du courtage, de l’éloquence politique, sinon à se former déjà dans l’art de plonger un doigt ingénieux au milieu de l’assiette au beurre, comme on dit. Évidemment, voilà qui est fâcheux. Mais pourquoi tant de futurs brasseurs d’affaires, d’apprentis conseillers municipaux ou d’élèves coulissiers apprennent-ils l’orthographe ? Nul ne serait peiné qu’ils ne la connussent point. Ou si, dans un État sérieux et bien organisé, il est intolérable qu’une inégalité quelconque, en principe, se puisse établir entre les citoyens, fût-ce en la façon matérielle d’écrire un billet, ne saurait-on donc en ce cas engager tout simplement tous les juges d’examens (sauf peut-être ceux de licence, d’agrégation ou de doctorat ès-lettres) à se montrer sur ce point d’une tolérance et d’une indulgence extrêmes ?

Une faute d’orthographe, quelle importance cela peut-il avoir ? Aucune. Les femmes y font preuve d’une imagination imprévue et délicieuse. Admettons leurs libertés, leurs fantaisies. Mais que, pour alléger la besogne des instituteurs primaires, on s’en vienne officiellement et solennellement mettre en péril les mots ciselés, amenuisés ou empanachés, que nos aïeux nous ont transmis — non vraiment, ce serait un forfait de sauvages, un acte de bien pauvre patriotisme et presque une félonie !

Soyons charitables en matière d’orthographe, ne comptons plus sévèrement les fautes, gardons-nous même d’en sourire, pardonnons à toutes les licences — mais ne dépouillons pas follement nos mots français de tout ce qui leur prête du caractère, du charme où de la beauté.

Que dirions-nous d’un homme qui, sous prétexte de logique, voudrait supprimer la barbe à tous les bustes du roi Henri IV, la perruque à toutes les statues de Louis XIV ? Bien mieux, que nous semblerait-il d’un héritier qui, afin de sarcler les mauvaises herbes du jardin de ses pères, y couperait en même temps toutes les fleurs, et bientôt tous les arbres ? Ah, ne nivelons pas, ne ruinons plus rien ! Le monde est déjà bien assez laid.