—«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser là ses béquilles. Son père pleurait de joie. C'était un spectacle extrêmement émouvant.»

Or mon visage se révélait à cette minute comme éperdu d'attention: j'écoutais l'abbé, sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous mes yeux.

Nous convînmes de faire ensemble, assez souvent, un tour en forêt.


On me dira: «Mais voilà bien des histoires. Quoi! faut-il tant de préparatifs pour se convertir? Il en va plus simplement. Sans s'estimer à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi de son enfance, s'agenouille tout bonnement, un beau jour, dans la plus humble des chapelles, puis demande au prêtre le plus proche de l'entendre en confession, et c'est tout. Pas tant de finesses ni de cérémonies. Un directeur, attentif et expérimenté, un pénitent modeste non moins que repentant, et l'œuvre de salut commence. La porte de l'église est sans verrous, il n'y a qu'à la pousser, elle s'ouvre aussitôt, et ne fait aucun bruit.»

Oui, certes. Toutefois je voulais justement que mon retour au bercail—l'on s'exprimerait ainsi—ne se fît pas avec une telle bonhomie. Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait. Je sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages trouver l'abbé Duregard en lui disant: «J'éprouve un grand trouble, et l'église m'attire», il eût paisiblement classé mon cas parmi les heureuses nouvelles, et après en avoir rendu grâces à la Providence, eût observé sur ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si parfaite, si aisée, si élégante même, à force de naturel. Ce qui venait à l'encontre de tous mes souhaits.

Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues, s'il avait assisté, heure par heure, aux étapes de ma conversion. Non afin de s'en attribuer le mérite, assurément: l'abbé Duregard avait l'âme trop haute, encore une fois, pour s'attarder aux pauvres mouvements de la vanité, celle-ci fût-elle la moins frivole et la plus justifiée. Mais sans doute penserait-il voir la main divine qui me poussait petit à petit vers le port: et ce serait, de sa part, faire œuvre pie que de constater cette merveille, et que de s'en féliciter. Ce serait seconder les desseins de Dieu que de suivre avec ferveur le beau travail spirituel qui allait s'accomplir en moi, jour après jour. Le coup de théâtre se fût-il produit en quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on n'y songeait plus guère: tandis que l'abbé devrait trembler longtemps pour la conversion du pécheur, en observant celle-ci qui germait peu à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux. Certainement il ne croirait pas que ses prières seules pussent secourir ma faiblesse. Dès lors, ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que j'étais aux oraisons de Thérèse Gervonier, par exemple? Et Thérèse, que ne serait-elle pas capable de confier ensuite à Yvonne, sous le sceau du secret?

En un mot, quelque brusque événement frappe, s'impose, c'est un fait accompli, on l'enregistre, et l'on attend du nouveau. Par contre, l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et s'y colore doucement: ainsi la buée dont naîtra tout le crépuscule, d'où sortiront l'orage et son fracas, ou qui nous donnera le frisson de l'aube, suivi du jour en sa fleur.

C'est au cours de nos promenades avec l'abbé Duregard que j'ai surtout tâché d'amener ce dernier à deviner mes inquiétudes. Il me souvient du Voyage autour de ma chambre, comme de tant d'autres «voyages» analogues, ceux-ci autour d'un fauteuil, ceux-là autour d'une table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits y font mention de toutes choses, et philosophent de la sorte sur Dieu, l'homme et le monde à propos d'une mouche, d'un crayon, d'un verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter. Ce genre est usé; cependant j'intitulerais volontiers «Voyage autour du champ de courses»—à Chantilly, on dit «la pelouse»—les péripéties de ma conversion; j'entends les péripéties morales, toutes celles enfin qui ne pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement ne le pouvaient, mais encore ne le devaient.