—«La marquise de M. de Fontenelle lui déclarait jadis qu'il y avait trop d'affectation à vouloir, comme certains astrologues de ce temps-là, exempter la terre de tourner autour du soleil. De l'affectation... Je n'en trouve pas moins, aujourd'hui, à prétendre exempter cette même planète d'être vraiment fort bien organisée. Le bon Dieu est très artiste.»

Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, en somme, devait également juger l'abbé.

Le mois de juillet n'arrivait pas encore en son milieu, qu'un soir, avant l'angélus, j'en venais à dire en présence de M. Duregard:

—«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence profonde pour les attachements coupables. Le premier mouvement poussant quiconque aux genoux d'une femme peut être blâmé, certes. Mais ensuite, par quels liens noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé! Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait le faire sans briser une âme qui ne comprendra rien à ce châtiment. Certaines brutalités semblent bien hasardeuses pour une conscience un peu réfléchie. Il y a parfois la tendre innocence des enfants, dont on se voit responsable, et leur sourire, qui arrête tout. Le devoir n'est pas aisé à discerner. Vous avez dû parfois connaître, en confession, combien on souffre parmi de telles angoisses, et comme le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent besoin d'un conseil et d'un ami!»

Pouvais-je parler plus clairement? D'autant que ma peine, hélas! n'était que trop certaine, et que l'émotion dont tremblait ma voix ne mentait pas, cette fois!

D'autre part, il eût été gênant que je me fusse montré plus explicite devant M. l'abbé Duregard, qui venait familièrement chez moi, et dînait à ma table sous le regard toujours triste d'Yvonne. Il ne m'eût même point permis de pousser davantage ma confidence: car le prêtre seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement le besoin d'un conseil... Les prières toutefois nous séparaient—du moins, l'abbé le croyait.

Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci «mon cher ami». Lui-même me convoquait à nos promenades. Je crois qu'il eût alors volontiers tenté de me convertir. Peut-être impatienté que je fisse grand état de connaissances artistiques ou littéraires qu'il était loin d'avoir, ou peut-être afin de me convaincre—car tout arrive—par le prestige de l'esprit, il me conseillait certaines lectures des maîtres de l'Église: ce qui se nomme des lectures pieuses.

Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir les livres qu'il m'apportait ainsi. Rien au monde ne m'ennuie, ne m'est plus indifférent, et au besoin ne m'irrite comme une lecture de ce genre. La théologie m'échappe, la piété ne s'adresse pas à moi, et tout le reste me semble vague. Après un instant de plaisir très vif que m'auront causé le ton inimitable des écrivains religieux, leur allure sublime, leur éloquence nombreuse, leurs précautions et leur exquise politesse—je parle des meilleurs—je me fâche presque aussitôt à ne rencontrer rien de précis en tant de pages. Ne fût le respect, je laisserais là l'ouvrage sans en tourner seulement deux feuillets. Cependant j'en parcourais au moins un chapitre, et nous en causions, l'abbé et moi. Nous feignions—lui moins que moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables des Muses, connaissait-il bien toute son illusion?—nous feignions donc tous deux une gratitude confidentiellement attendrie envers l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure, inaccessible aux esprits hâtifs, brusques ou futiles.

Une fois, tout en marchant dans l'étroite sente d'Avilly, entre deux cloisons de verdure, je m'arrêtai net, et déclarai soudain à l'abbé:

—«Je ne suis séduit que par les jansénistes. Convenons-en, je me sens près d'eux, près d'eux seuls.»