Argument sans réplique, on le sentait, dans l'opinion du petit Argentin... Berri du Jonc, avec un air de galanterie éclatante, répliqua en affirmant que la marquise Gianelli seule, ou l'une des seules, avait rendu au pauvre tango ce... ce je ne sais quoi, décidément, dont nos pères, moins sombres que nous...
Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis, après le thé, et Tiberge remporté dans sa chambre, je demandai à Marie depuis quand elle avait appris le tango.
—«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire depuis quatre grands jours.
—Trois.
—Quatre, François. Je les ai donc fort bien comptés.
—Et fort bien employés.
—Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas trop mal. Tout dépend pourtant de la façon dont on s'y prend. S'il ne s'agit que de chalouper... Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant de mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper ça sans cérémonie, ce n'est pas difficile, bien sûr. Guère compliqué non plus, de l'esquisser à la façon des gens si empesés, vous savez, et qui dansent sans danser... Moi, j'ai voulu arriver à la perfection, en quatre journées. Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc qu'il vînt m'essayer. Il est venu. Je donnerai un dîner pour le remercier.
—Pour le payer.
—Oh! il ne faut pas faire des mots cruels sur lui. D'abord, c'est à la vieille mode, les mots cruels. On se moque tout doucement, maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du Jonc. N'est-ce pas que cela n'allait pas mal, avec lui? Et avec Torrez? Il fait mieux valoir la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur du monde: et il le sait! Notre travail n'était-il pas bon?»
Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! Que d'aisance, que de souplesse, quelle lenteur légère, quel rythme puissant et néanmoins si discret, quelle langoureuse précision, quelle espèce de modération passionnée! J'en voulais au tango de ce que je l'ignorais, et de ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce qui représentait une embarrassante et fastidieuse étude, pour quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y reconnaissais toutefois une grâce assez étrange, ni trop, ni trop peu inaccessible, qui convenait admirablement à nos contemporains entreprenants et pressés. Or il est certain que Marie se jouait parmi toutes ces figures chorégraphiques comme une allégorie de la Danse en personne...