—Peut-être se remarier, en tout cas... Dame! regardez donc là-bas cette belle personne qui cause avec Isabelle Rameau: vous ne reconnaissez pas la marquise Gianelli?»

Je changeai de place.

Stéphane Courrière, très disert, parlait à merveille, je ne le savais que trop. Il se plaisait à commencer de longues périodes, d'où il s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son papier, comme négligemment oublié sur la table, devant lui, et dès que l'enthousiasme le saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en réalité. On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être, nouveau Lamartine, soulevé le peuple, s'il l'eût voulu. Mais il visait à des suffrages moins impurs, disait-il.

Son discours fut adroit, lumineux et caressant. Sa parole ailée, diaprée, effleura toutes choses: elle papillonnait.

Après le juste tribut d'hommages à la défunte châtelaine, Stéphane Courrière exprima l'enchantement de ce Chaalis au Bois dormant, le rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur des sables et des landes où jadis le fol Charles VI a sans doute vu, tel un affreux présage, le cerf au collier d'or bondir par la bruyère désolée.

Il traça le plus suave tableau de la vie monacale dans l'abbaye, au moyen âge. Les ruines admirables de l'église et les débris des monuments conventuels lui inspirèrent, touchant le progrès, d'heureuses pensées: «Qui donc à cette heure, en France, pourrait ne pas porter ses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même naguère blessé, même déchiré, il est d'un peuple sain qu'il s'avance toujours! Ne se montrèrent-ils pas bien dignes de demeurer esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois mutilés par les Perses, et qui, par crainte d'exciter une injurieuse pitié, par lassitude peut-être, refusèrent de suivre Alexandre, et sont ignominieusement demeurés dans leurs mauvais petits champs d'Asie?

«C'est affaire à quelques curieux, bien rares et bien pervers, s'ils sont exquis, de contempler sans cesse l'ensorcelant passé, de s'en griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent et trouvent des fleurs, ainsi que de se détourner avec ennui au passage des paquebots dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces chimériques armeraient-ils quelque lente galère ou une caravelle, à défaut du Bucentaure, et l'on verrait s'incliner doucement leurs nefs oisives vers les ports que nul trafic n'éveille, heureux encore si partout les Sirènes ne repoussent loin de terre ces bateaux lourds seulement de rêves, comme elles éloignèrent, chanta Camoëns, les vaisseaux portugais du havre où veillait la trahison, au moyen de leurs beaux seins qu'elles appuyaient contre la proue!»

Après quoi, et non sans un ravissant illogisme, le poète, parlant des abbés de Chaalis, se complut à tracer le portrait du plus fameux entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Este, qui déploya ses grâces aux cours de François Ier, d'Henri II et de ses fils. Ce fut avec amour qu'il dépeignit cette figure si séduisante et si fine d'humaniste, de politique délié, de dilettante. En quels termes presque pieux n'évoqua-t-il point ce prélat tout enivré d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes, maîtresse royale, combien divinement s'élevait le cou de la Vénus de Cnide, apportée en France par le Primatice!

—«Le cardinal d'Este nous était venu de cette Italie où la vue seule d'un noble visage, en ce temps-là, emportait l'estime, où le Pape proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini à cause de l'heureuse physionomie qu'avait celui-ci et de son glorieux aspect. Avant que d'aller achever son âge à Tivoli, devant les terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous pas le cardinal d'Este faisant un jour collation parmi ses moines de Chaalis, au bord des étangs? Le voici, numismate, grammairien, bibliophile, amateur d'art, homme de cour, homme de luxe, devisant de Platon ou de Sénèque avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient guère, ou bien, tout en partageant quelque figue, laissant luire un camée de Sicile à son doigt... On l'a dit d'un autre humaniste: