—«J'aurais préféré, dit Marie-Dorothée, vous offrir de vrais oiseaux, tirés dans la campagne romaine. Il y en a des milliers, du côté de la mer, et qui sont excellents.

—Je les ai chassés, il y a cinq ou six ans, durant toute une saison, avec mon ami Cyril Durnham, s'écria Maurice Chennevière. Nous habitions une espèce de ferme, d'où l'on entendait les vagues, par le mauvais temps. Autrement, il n'y avait que des mouches, et de sales mouches. Le soir, nous dormions sous des moustiquaires. Cyril avait envoyé un antique porto et du brandy dans cette ferme: mais il fallait les défendre presque à coups de carabine contre le fermier.»

Le nombre d'aventures par lesquelles avait passé l'élégant Maurice Chennevière était prodigieux. L'on ne comprenait pas comment un homme d'apparence aussi jeune pouvait avoir déjà tant vécu, si dangereusement, et dans tant de pays divers. Il avait fréquenté des lords et des rajahs, des boïards et des caciques, des émirs et des grands d'Espagne tombés dans la misère, des tyrans nègres et des princes albanais en révolte, le roi des cow-boys et la reine des gitanes. Il avait surtout beaucoup connu Gustave Aymard et Jules Verne. D'ailleurs une partie de ses voyages se trouvait réelle, et il contait comme personne, imitant avec grâce le bruit du vent sur la pampa, le mouvement de l'aigle qui plane, le geste du gaucho braquant son revolver, l'effroi du malheureux surpris par l'orage au désert. Un vrai compagnon d'Ulysse. Stéphane Courrière l'aimait extrêmement.

Outre ces deux convives, il y avait à dîner chez la marquise Gianelli le jeune peintre Fernand Luzot, M. le professeur Gatti et sa femme, M. et Mme Napier, de passage à Rome, la comtesse Alessandri, le député Fata et moi-même. Le professeur Gatti était placé en face de la maîtresse de maison, Stéphane Courrière et l'imbécile Napier à la droite et à la gauche de celle-ci. Fernand Luzot occupait l'un des bouts de la table, et je me trouvais à l'autre, à côté de la terrible Mme Napier.

M. Alphonse Napier, sénateur de l'Oise, avait été ministre de l'Agriculture, une fois dans sa vie, et il était tombé en même temps que le cabinet éphémère dont il faisait partie, sans que l'on n'eût plus jamais fait appel, depuis lors, à sa suffisance ni à son incroyable naïveté. La perte de ce portefeuille le remplissait d'une rancœur inguérissable, et Isabelle Napier, son épouse, cuvait de son côté une haine universelle et multiforme. C'était un couple atroce: mais ils recevaient tout Paris, étant fort riches et dépourvus d'enfants, contrairement à l'excellente comtesse Alessandri qui, pauvre, et mère de cinq filles, d'ailleurs triomphalement mariées, voyait toute la société de Rome défiler dans son salon exigu, chaque semaine. Les détestables dîners de la comtesse Alessandri étaient fort courus, tant celle-ci s'agitait, écrivait, téléphonait, explorait tous les hôtels, avec un sourire sans cesse épanoui sur sa grosse bonne figure. Pas une vedette ne débarquait à Rome, sans que la comtesse Alessandri ne fît l'impossible pour l'avoir à dîner: et l'on allait chez elle par curiosité, afin de voir entrer les étrangers.

Faut-il ajouter que Mme Napier s'estimait très déplacée chez une personne aussi aventureuse que la marquise Gianelli, dans la même salle à manger que cette Alessandri, si bruyante, à son avis, si commune, que ce Gatti, un vrai rustre, disait-elle, terrorisant sa pauvre femme, que ce polichinelle de Courrière, que ce ridicule petit Fata, et autres fantoches? Toutefois le sénateur éprouvait une terreur maladive des journaux, et ménageait le poète Stéphane, par crainte de déplaire à son frère Adolphe Courrière, directeur tout-puissant de la Journée.

Ce fut encore Fernand Luzot à qui je dus, par la suite, cette belle documentation. Un étrange et tout nouveau Luzot paraissait dans le monde: autant, chez Battistina, je l'avais vu débraillé, en manches de chemise et sablant le capri, autant, chez Marie-Dorothée, il m'apparut poli, poncé, un peu froid, l'air anglo-saxon. Cet homme-là sera riche à trente ans, décoré aussitôt, et membre de l'Institut sans plus attendre. Nul autre que lui ne peindra officiellement un jour le président de la République: et sa paroisse, à Paris, sera tout près du Bois.

—«Ne dit-on pas déjà que ce jeune homme a du talent? me demanda Mme Napier en déplissant ses lèvres étroitement serrées.

—Madame, il fera peut-être un jour votre portrait.

—Non, je ne suis pas bon modèle: j'aurais trop peur de m'ennuyer pendant les poses.»