Or Denis faisait merveille, un cock-tail entre les doigts: il s'animait et parlait sans réserve. Notre amitié, vieille de vingt ans et plus, nous grisait un peu.
—Ah! François, me disait-il, mon bon ami François, j'ignore ce que je vaudrais pour l'un de ces écoute-s'il-pleut qui rêvent à tant de choses. Mais en somme, je crois que jusqu'à ce jour ma vie a réussi. Nos ouvriers d'Aberdeen ne sont pas malheureux, que je sache. Jamais la moindre grève, là-bas. Ma vieille maman ne se plaint pas de moi, j'imagine. Je gagne de l'argent, et en gagnerais bien davantage encore, ne fussent le general manager et toutes sortes d'administrateurs. Enfin, bon patriote, je me suis une fois cassé le bras aux manœuvres, et une autre fois le pied sur un terrain d'aviation militaire, en service commandé. Donc, ma vie n'échoue point, tout compte fait. Or, d'où vient cela? De ce que je n'ai jamais perdu mes efforts, ni mon temps. De ce que je ne pense pas, enfin, et suis un rustre, et voire un sauvage.
—Ne prends plus de cock-tails, Denis.
—Tu crois que je déraisonne? En aucune façon. J'exagère seulement: mais c'est là un procédé de conversation, destiné à provoquer ingénieusement l'indignation de celui qui écoute; après quoi l'on rectifie ce que l'on vient de dire. Si tu te montres délicat et modéré du premier coup, qui t'écoutera? Personne... Enfin, je voulais dire que je ne pense pas dès que cela ne m'est plus pratiquement utile, voilà. Veux-tu que je recherche si c'est vraiment Dieu qui me pousse à ouvrir la porte, lorsqu'il me faut sortir? Non pas: je songerai plutôt à ne pas oublier mon revolver, si je sais qu'une canaille me guette dans la rue, comme à sourire de mon mieux si c'est un ami qui m'attend au jardin. Quoi de plus simple? Tirer sur l'ennemi, et être bon pour l'ami... Ah! par exemple, tuer autrui bien raide, ou le rendre adroitement heureux, voilà le difficile; et c'est là que les penseurs s'arrêtent, pour laisser travailler les bonnes têtes modestes... Oui, travailler, faire des choses, se mettre tout de suite en marche vers le but! Loin d'envoyer sans trêve les ambassadeurs en congrès, commencer la guerre immédiatement, et débuter par les obus...
—De ton usine.
—Parbleu!... Va, il est tonique et sain, mon système! Agis d'abord, agis toujours, crois-moi. Vive le grand Empereur, lorsqu'en 1815, vaincu, écrasé, traqué, réfugié à la Malmaison et presque en fuite déjà, il convoquait le vieux Monge pour le consulter sur les moyens d'aller explorer le Pôle ou les Tropiques; et quand, peu de jours après, entendant près de Rueil quelque canonnade, le Héros montait incontinent dans ses appartements, puis en redescendait bientôt, botté, éperonné, la redingote grise au dos, en ordonnant au général Becker: «Courez dire à Paris que je demande à tenter encore de repousser l'ennemi, non plus comme empereur, mais comme un général dont le nom et la réputation pourraient malgré tout changer la face des choses!...» Foin des temporisateurs, foin des penseurs, «sujets à leurs opinions », selon qu'écrivait un rogomme de jadis! Les meilleurs ne parviennent au juste qu'à expliquer à peu près ce que les autres ont fait. On ne peut trouver à ces bavardages qu'un plaisir d'un art bien pauvre. Mieux vaut chercher ailleurs la beauté palpitante, poignante!... Barman, faites-nous deux autres cock-tails.»
Quand mon ami prononçait ce mot: «La beauté», il n'y avait là, pour lui, rien de vague. Il savait. Il vous eût déclaré sans hésiter, de la voix de Polyeucte confessant sa foi: «La beauté exacte, irréprochable, l'Elle-même Beauté se trouve à Rome et à Naples, dans les musées d'antiques; toutefois elle y est immobile et fixée dans le bronze et le marbre: au lieu qu'elle vit et bondit dans mes chenils de lévriers!» Et voilà.
Si Denis Claudion habitait l'Angleterre durant les six mois d'automne et d'hiver, ses affaires, ainsi qu'on le pourrait croire, ne l'y contraignaient pas seules, mais bien plutôt les lévriers de courses, qui le ravissaient dans une sorte d'extase. Il en possédait près de cent dans son chenil célèbre, les envoyait courir par tous les comtés d'Angleterre, et passait des journées d'ivresse à les surveiller, contempler et sélectionner. Lorsqu'en 1907, il avait gagné la fameuse Waterloo Cup dans les prairies d'Altcar, avec son chien Claude Silvère, l'orgueil et la joie l'eussent fait mourir: telle avait été, de son propre aveu, la plus violente émotion de sa vie. Je tenais de lui deux beaux chiens, Claude Marsyas et Claude Marion, devenus plus simplement Marsyas et Marion chez moi.
Il y avait plaisir à voir Denis palper d'une main savante les muscles herculéens de ses champions: «Tu vois, faisait-il, c'est la beauté divine: le plus haut point de grâce, uni au plus haut point de force. La sveltesse et la puissance. L'athlète enfin, selon Lysippe et Praxitèle. L'être irréprochable: le voilà, il existe!»
Denis m'est souvent venu voir à Chantilly, où ma profession me contraint à loger, avant que de retourner en Champagne. Nous avons fait de longues promenades, par mes forêts ivres d'été. Il nous fallait trotter alors, ou prendre le galop pour échapper à la danse guerrière des mouches. Que de bêtes, partout! Le bois fourmillait, frémissait, sursautait, les oiseaux se défiaient à chanter.