—«Couvrez-vous, s'écria-t-elle avec crainte. Si vous alliez prendre un rhume!»

C'était déjà de l'amour: Luce s'inquiétait, me dorlotait sans plus attendre. Yvonne m'eût bien soigné fort malade, mais il m'eût fallu le devenir, et gravement, avant qu'elle n'y songeât. Parbleu! il ne s'agit pas qu'une femme tienne lieu de bonne d'enfant; rien, certes, de moins désirable que le bol et la potion, la bouillotte et le cache-nez qu'une gouvernante, fût-elle éprise, vous apporte. Néanmoins, toute précaution nous touche: et Luce y joignait toujours cent baisers, au lieu qu'Yvonne...

Le lieutenant, qui n'y tenait qu'à peine, m'abandonna la petite Luce volontiers. Il ne me souvient pas d'avoir passé quelques mois pendant lesquels la vie m'ait parue si courte. Mon amie nouvelle me choyait, me gâtait, me couvait. A la vérité, nous mangions des pommes de terre avec du pain sec, les jours de congé, car je n'avais que quelques sous dans ma bourse d'étudiant. Mais Luce s'arrangeait de tout.

Du vivant de mes parents, quand j'étais un petit bonhomme aux écoutes à mon bout de table, je me rappelle que l'on parla devant moi, pendant tout un dîner, d'une certaine cousine Laure; elle avait, paraît-il, adoré prodigieusement son mari, un vrai monstre pourtant, boiteux et à demi borgne, en outre assez crapuleux; elle l'avait adoré jusqu'à la folie, jusqu'au dévouement sublime, jusqu'à s'être fait tuer sur la même barricade que lui, pendant la Commune. A la fin de la conversation, et en manière de conclusion, mon père, qui était un homme paisible et réfléchi, prononça simplement: «Cette Laure avait un gros tempérament.» Ce sont là formules concises, qu'un enfant n'oublie guère, et qui lui donnent beaucoup à penser.

Or il est bien certain que Luce également... Enfin, elle était douée, elle aussi, tout comme la cousine Laure. Yvonne n'avait rien de ces énergumènes.

Énergumènes, sans doute: car, il faut bien le dire, Luce exagérait un peu la tendresse. Un dimanche soir, son ancien ami le lieutenant vint passer la soirée avec nous. C'était en juillet, et il faisait très chaud: nous dînâmes dans un cabaret de banlieue, sous une tonnelle, au son d'un pauvre orchestre. Le lieutenant, qui se sentait triste, parla d'autrefois, sans nulle retenue d'ailleurs, et à la cavalière. Joignez que trombones et violons jouaient au loin des danses bien triviales, pourtant langoureuses. Dans la demi-obscurité du soir, je pris la taille de Luce: mais j'y rencontrai la main du lieutenant. La jeune femme goûtait à l'excès, on le voit, la moindre émotion. C'était trop peut-être... Nous regagnâmes Nancy en silence, un peu confus, et je ne les revis jamais, ni l'un, ni l'autre.

J'ai quelque honte d'avoir laissé revivre le souvenir de cette fille à propos d'Yvonne. C'est une complaisance qui ne fait guère honneur à mon goût. Mais la mémoire de cette simple Luce me hante souvent... Ah! plutôt le refrain d'un fifre des rues, parfois, pour danser du moins sans souci, que le silence qui inquiète, ou certains chuchotements dont on se méfie!


Peut-être, du reste, ne suis-je pas juste envers Yvonne. Elle m'a fait tant souffrir par sa tristesse glacée, et par cet air continuel de ne rien me reprocher, mais d'avoir mieux ailleurs—à l'église notamment!