Or Mme la marquise Gianelli n'était pas médiocrement belle. Je la connaissais, l'ayant aperçue dix ans auparavant, au cours d'une fête donnée par Mgr l'archevêque de Nancy. En ce temps-là, il y avait encore un archevêque logé somptueusement sur la place Stanislas, à Nancy. J'étudiais alors à l'École des Eaux et Forêts. Un grand nombre d'ouvriers italiens—on sait qu'il s'en trouve beaucoup, émigrés en Lorraine—venaient d'être victimes d'un accident de mine: plusieurs se voyaient condamnés à l'hôpital. Ainsi qu'il faisait souvent, l'archevêque, très secourable, avait organisé chez lui une petite fête de charité pour soulager ces malheureux. C'était un dimanche: toute occasion de mettre des gants frais, et de paraître au milieu des dames, semble une précieuse aubaine à des exilés de province, et les fêtes charitables de l'archevêque ne nous attiraient pas moins que les galas de la préfecture et les bals de la garnison: un jeune homme, sous l'orme du mail, aime à murmurer, d'un air obsédé, qu'il va trop dans le monde, qu'il n'en peut plus.
Nous allions donc pénétrer dans l'archevêché, quelques camarades et moi, et déjà préparions-nous les pièces de cent sous qu'il nous faudrait donner à des jeunes filles charmantes en échange de fleurs et de bibelots affreux, quand une grande automobile fermée arriva, vis-à-vis de nous sur la place, prit à droite, se trompa, hésita un instant, tourna enfin et vint s'arrêter à grand bruit sous nos yeux. On sait que la place Stanislas est la plus noble du monde, sans aucun doute: le virage de cette auto ralentie, majestueuse, eut une allure quasi officielle et royale, vous eussiez cru qu'un souverain en allait sortir, une fois la portière ouverte par le valet de l'archevêché... Et en effet, ce fut bien une princesse qui parut!
Quelle merveille! Une grande femme, excessivement mince, vêtue de blanc et de gris, et qui portait magnifiquement, au-dessus d'un long col de cygne, le visage même de Napoléon Bonaparte adolescent, Bonaparte jeune et noir capitaine à Toulon; mêmes sourcils admirables, cachant à demi les yeux clairs, même nez sec et droit, même menton bien ciselé, un peu plus fin cependant, même bouche serrée, même sourire enchanteur également, mêmes cheveux sombres enfin, tombant sur les sourcils et les oreilles, car cette dame émouvante était coiffée singulièrement, ou du moins semblait telle, en ce temps où ce n'étaient partout que chevelures blondes, bouclées, relevées et tarabiscotées. Ajoutons qu'un détail néanmoins brisait la ressemblance: les images populaires montrent le jeune Bonaparte allant toujours pensif, le front baissé; au lieu que notre surprenante personne s'avançait en tenant haut sa tête de médaille, ou plutôt de camée. Elle marchait comme on danse, sur un rythme régulier, avec une souplesse, une dignité, une grâce déconcertantes: démarche étudiée, eût-on cru, ainsi qu'un pas de menuet ou la pavane; et pourtant, au bout d'un instant, il n'y paraissait plus, elle avait l'air tout naturel à se mouvoir ainsi. Enfin tous les parfums des Mille et une Nuits la suivaient comme une traîne, comme une nuée divine, comme une écharpe de Circé.
Nous nous enquîmes du nom que portait cette magicienne, égarée à Nancy, en ce dimanche indifférent et pâle d'automne, où Mgr l'archevêque organisait sans éclat une fête de charité. L'on nous répondit que la dame s'appelait la marquise Gianelli, et qu'elle voyageait. Sans doute, apprenant par hasard l'incident de la mine, était-elle venue apporter son obole aux italiens sinistrés, ses compatriotes. Toutefois, on lui marqua beaucoup d'estime, le clergé s'empressa, Monseigneur lui-même l'accueillit avec grande faveur.
—C'est, me dit d'une voix émue l'une des dames vendeuses, la femme d'un marquis du monde noir, là-bas.
Le «monde noir»!... Ces deux mots vous ont un air, en province, on y croit... Et puis, «là-bas»... Ah! «là-bas», mais c'était cette Rome où je n'étais encore jamais allé à cette époque, Rome enivrante, vénérable, écrasée sous sa gloire, impératrice endormie parmi des ruines et des jardins, la Rome excitante et irrésistible enfin de cet Enfant de volupté, que nous avions tous lu au collège comme un bréviaire de tous les raffinements! L'étonnante, l'imprévue et poignante apparition qui marchait si harmonieusement là, sous nos yeux, et qui embaumait alentour, était donc une marquise de ce troublant «monde noir» dont parlent les romanciers, sinon les historiens, et elle venait de Rome, où vécut et cavalcada l'incomparable poète et dandy Andréa Sperelli!
On me présenta, plus mort que vif. Que balbutiai-je? Des niaiseries touchant Rome et l'Italie, sans doute, il ne m'en souvient plus: et je voulais en outre paraître assuré, je bredouillais avec arrogance, hélas! en vrai béjaune que j'étais... Pourtant, je me rappelle l'attention de ses yeux, mi-émeraude, mi-turquoise, posés sur ma pauvre personne, et que dis-je, posés!—fixés plutôt, en vrais connaisseurs! Oui, la marquise Gianelli avait parfaitement expertisé du regard, si l'on peut ainsi parler, le jeune forestier qui tâchait sottement, avec la plus gauche aisance, de lui faire la conversation, devant tout Nancy aux écoutes, croyait-il.
Enfin, ouvrant ses lèvres, en un sourire éblouissant, sur ses dents fraîches et carrées, la marquise Gianelli me dit:
—Votre uniforme vert et gris est ravissant.
Puis elle ajouta très gracieusement: