—«Il faut, François, me disait Marie, que ce petit, ou cette petite sache plus tard plusieurs langues: nous autres Russes, nous sommes donc tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce que l'on nous habitue au français, puis à l'allemand, à l'italien, à l'anglais, dès l'enfance. Quand j'étais une bambine, ma mère me faisait offrir absolument du pain sec pour mon dessert, dès que je bégayais en russe; mais j'avais des gâteaux et des fruits, si je les demandais en français, en italien ou en allemand: tu penses si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai demandé à table: «Mami, je veux, s'il vous plaît, que vous me donniez un peu de café.» Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais dire au valet de chambre, qui venait de Paris. Ma mère vénérable ignorait ce mot: mais elle fut enchantée, parce qu'il était français: et j'ai eu mon café. Une autre fois, je voulais une goutte de cognac: si tu savais ce que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir! Je fis donc ainsi défiler tous les gros mots du valet de chambre, par gourmandise, et c'est pourquoi aujourd'hui encore le langage des voyous, cher, me rappelle des souvenirs de confitures.
—Avec le jeune personnage qu'on attend, l'on devra se méfier, s'il emploie la même méthode, diable!
—Oh! je sais donc maintenant comment on dit tous les vilains mots en italien, en russe et en français.
—Pas seulement les vilains, Marie charmante.
—Oui, j'ai été très bien élevée.
—On a eu tant de peine!
—On a fait ce qu'on a pu.»
Nous plaisantions, nous étions très gais. Marie s'appuyait un peu lourdement à mon bras, et je veillais comme un jeune époux sur sa démarche ralentie et sur son corps deux fois précieux. Soudain, rompant une de ses phrases chantantes, elle m'a dit:
—«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle... Qu'est-ce qu'il y a?»