Or, en un simple bourg d'Ile-de-France qu'on appelle Luzarches, il s'en trouve une, construite sous François Ier, et qui égale certes en perfection tout ce que les anciens bâtirent jamais de plus aimable, de plus noble, de plus décent et de mieux calculé. Qu'on se figure un miracle du goût français. Je ne puis le décrire. Que saurez-vous en effet, si j'use de mots techniques et viens lourdement vous parler de corniche, d'architrave ou d'entablement? Et comment me faire croire, si je dépeins simplement l'émotion délicieuse dont on est saisi devant ce joyau parfait?… Il nous appartient, par droit d'héritage, c'est un bijou de famille ; notre race l'a créé, et nos ancêtres nous l'ont légué : jolis ancêtres, et race bien fine en vérité, bien attique, bien exquise, qui conçut de tels chefs-d'œuvre, qui fit fleurir celui-ci… Et quels titres de noblesse pour un peuple que de pareils vestiges! Presque rien, d'ailleurs, je le répète : une façade toute modeste, un petit portail, un cintre, quelques colonnes engagées, de la ciselure çà et là, et c'est tout. Mais l'ensemble parle, chante, sourit. Et rien qu'à voir s'élever de loin l'église de Luzarches, rose sous le soleil couchant, quand on est venu vers elle à travers la plus élégante et délicate campagne qui soit, on est troublé comme devant un être vivant, on l'aime déjà, et peut-être d'amour.
Hâtons-nous d'en jouir, d'ailleurs, et d'en bien rassasier nos yeux. Car, hélas, elle ne tient plus, la pauvre adorable façade, elle va tomber bientôt, elle penche. On a fait naguère un chemin devant ; si bien que, le sol ayant manqué, elle s'est affaissée de dix centimètres au moins. Toutes ses lignes droites deviennent courbes. Elle se fendille : de tristes lézardes, mal bouchées avec du plâtre, la rompent en maints endroits. C'est presque une ruine. Pour la consolider seulement par un « chaînage », il faudrait deux ou trois mille francs : où les prendre?
Mais l'Etat, pensez-vous, veille à cela : il ne laissera point s'écrouler l'un de nos plus incontestables chefs-d'œuvre nationaux, et puisque cette façade est classée… Classée? Ce serait mal connaître l'esprit qui règne actuellement dans notre pays. On s'y moque bien de la beauté! S'il s'agissait d'archéologie, de science, à la bonne heure! Mais la façade de Luzarches n'offre rien de particulièrement intéressant au point de vue archéologique : il y a d'autres façades de la Renaissance plus « caractéristiques ». Celle-ci n'est que belle, celle-ci n'est que parfaite. Peuh! Aussi ne l'a-t-on point cataloguée parmi les monuments historiques : voudriez-vous que l'on prît soin des monuments à cause de leur valeur esthétique? En revanche, le classement fut accordé au clocher, qui n'est pas un chef-d'œuvre, mais qui est en partie roman. Du roman, vous comprenez! Non loin de là, le portail Renaissance de Belloy, beaucoup plus curieux que celui de Luzarches, mais nullement beau, est classé, lui aussi. L'intérêt archéologique passe bien avant l'intérêt artistique.
De sorte que la façade merveilleuse se dégrade et tombera infailliblement. A moins que d'ici peu un roi du pétrole ou de la viande fumée ne l'achète et ne l'emporte pierre à pierre en Amérique. Les transatlantiques milliardaires nous pillent et nous dévastent sous la direction de nos experts et de nos marchands, ne l'oublions point.
On raconte que Charlemagne pleura en voyant les barques normandes envahir nos côtes. Nous devrions bien pleurer aussi présentement en voyant les marchands envahir nos provinces et nos châteaux, y faire des rafles impitoyables et se sauver chaque fois les mains pleines. Car c'est huit fois sur dix pour des clients américains que les marchands travaillent. Des clients américains! Se rend-on bien compte de tout ce que signifie ce mot? Sait-on bien que c'est effrayant, inévitable et tout-puissant, un client de New-York ou de Chicago? Ces gens-là ont de l'argent, et non pas seulement beaucoup d'argent, mais des fortunes terribles, devant lesquelles nos plus redoutés millionnaires n'ont qu'à baisser le nez.
Il n'y a pas aujourd'hui une vente, soit publique, soit privée, dans laquelle les envoyés de ces nababs n'enlèvent tout ce qui a quelque valeur. Le reste seul est assez bon pour nos musées spéciaux, suffisant pour nos collections particulières et plus qu'honorable pour le Louvre. Et tandis que les universités yankees ne nous permettent plus d'acquérir un seul beau livre ni un manuscrit rare, les brocanteurs au service des Etats-Unis écument la Bretagne, la Vendée, le Poitou, le Nord et le Midi, Paris. On emporte le carrelage des châteaux, les statues des parcs, les boiseries des hôtels, les triptyques anciens, les gravures rarissimes, les documents uniques, les bibelots exquis, héroïques ou précieux.
Tant que les Américains ne se sont offert que nos marquis, nos ducs et nos écrivains, tout allait bien : les marquis font d'autres marquis, les poètes se reproduisent aussi. On en perd, c'est triste, puis on en retrouve, et c'est comme vous voudrez.
Mais quand ils s'en viennent arracher à prix d'or toute la fleur de notre pays, et nous laisser, en échange de nos plus touchantes œuvres d'art et de nos traces de rêve, quelques dollars et des poignées de louis — pour le coup, c'est de l'abus. On nous prend tout ce que nos aïeux nous avaient légué de plus charmant ; et en compensation, voilà des chèques : mettez-les sur vos murs à la place des tapisseries déclouées et des tableaux partis. Cela fait bien, un chèque, de quoi vous plaignez-vous?
Oui, certes, les Français furent autrefois inimitables en matière de goût. Ils en ont laissé maintes preuves : voyez Luzarches, par exemple. Mais la race n'aurait-elle point faibli? On fait partout de grandes manœuvres, en automne. Les artilleurs ébranlent les routes, les estafettes galopent, l'infanterie rampe dans les champs immenses. Je voudrais me figurer que tant de soldats sont prêts à défendre l'esprit français, la langue française, tout ce qui fait le charme irrésistible de notre patrie… Si toutefois on laisse insoucieusement aller à terre ou partir pour l'étranger nos œuvres d'art, que protègeront donc nos armées? Des capitaux — seulement. Méditons la vieille expression latine : propter vitam vitæ perdere causas. Et prenons garde de ne pas entrer en décadence tout petit à petit.