Il va de la sorte contre son intérêt, pourtant. La beauté d'un pays constitue, pour ce pays même, une source de revenus. Ruiner un château Renaissance ou un bois pittoresque, c'est éloigner le touriste qui se fût arrêté, qui eût déjeuné là, goûté, couché peut-être. Qu'on prenne exemple sur les Italiens : de quels soins n'entourent-ils point toutes ces merveilles qu'ils possèdent et qui les enrichissent!

Il est vrai qu'ils les aiment, aussi. Un jour à Florence, un lazzarone de très mauvaise mine se trouvait confortablement assis devant un bas-relief que je voulais voir. Avec une politesse prudente, je lui demandai de se lever. Non seulement il y consentit volontiers, mais encore il se mit à considérer longuement le bas-relief en même temps que moi ; puis, et sans me demander l'aumône — notez bien ce détail, — il me dit : « Ah! signore, che bellezza! » Je crois entendre et je n'écrirai certainement pas ce qu'un brave apache de Paris m'eût répondu, en pareil cas.

Messieurs les touristes, vous qui avez souffert de rencontrer dans notre belle France tant de lieux indignement déboisés, de grâce, si jamais vous devenez propriétaires du moindre petit bout de terrain ou de la plus chétive maisonnette, ne coupez rien! Avez-vous dans un coin une hachette, une serpette? Jetez-moi ça dans la rivière… Ne conservez qu'un petit sécateur — tout au plus. Songez qu'un gros arbre s'abat en moins d'une heure, et qu'il faut cinquante ans à un chêne pour devenir seulement présentable.

Ou plutôt, non, ne songez à aucun précepte sage, si vous voulez, mais observez seulement que le bois ne vous gêne en rien dès novembre, puisque les feuilles sont tombées, puisque les branches ne barrent donc point la vue et ne causent pas la moindre humidité : alors attendez le printemps, ou mieux encore, l'été. L'ombre, en ces mois caressants, et les oiseaux vous charmeront, et sauveront sans doute vos pauvres arbres. Je ne parle point de l'automne : c'est une féerie. Vous ne voudrez pas en priver vos yeux. Après l'automne, ce sera de nouveau l'hiver : mais il n'y aura plus de feuilles, et… (voir plus haut).

DES NUANCES QUI PASSENT ET UN SON QU'ON OUBLIE

De temps à autre un chroniqueur ou un critique déclare que le roman se meurt en France, et même qu'il est mort. Fausse prophétie, faux acte de décès. Toutes ces oraisons funèbres viennent de l'admiration, de l'envie peut-être que causent aux gens de lettres l'aimable succès et la carrière si rapide des auteurs dramatiques. On voit le moindre jeune maître de notre scène glorifié dans toutes les gazettes et bientôt opulent, alors que son égal en âge et en talent, s'il est romancier, gagne petitement sa vie et son brin de laurier après toute une série d'ouvrages honorables, honorés, et qui, de plus, se sont vendus. De là le chroniqueur ou le critique induit rapidement — a-t-on remarqué l'extraordinaire faculté d'induction des journalistes? — que le roman agonise. Eh bien, c'est inexact.

Le roman ne peut pas mourir parce qu'il aide à la songerie et soulage l'oisiveté. Tant que des hommes et surtout des femmes auront du temps à perdre et feront des rêves, on lira des romans. J'entends bien la réponse : l'automobile ; depuis que la fureur de rouler à travers pays, dans le fracas et la poussière, s'est emparée de notre nation, c'en est fait des longues lectures au coin du feu ou sous l'orme du mail. Sans doute, l'industrie automobile s'est accrue au détriment des trouveurs de contes. Mais n'exagérons rien. On roule pendant des journées entières, non pourtant du 1er janvier au 31 décembre. Il y a la pluie, le froid, la migraine, que sais-je encore! Si bien qu'il reste malgré tout aux plus occupés d'entre les oisifs nombre de minutes dont ils ne savent que faire. Elles sont pour nous, qui leur écrivons des histoires de brigands ou d'âmes sensibles.

Qu'on ne vienne pas nous dire : aux heures longues, les oisifs lisent les magazines, chaque jour plus répandus. Assurément, mais tant mieux pour nous, car les conteurs écrivent dans les magazines, lesquels publient des romans et font de la publicité forcée aux romanciers. Donc, tout bénéfice.

Puis les souhaits coupables, répétons-le, le rêve sentimental et la fantaisie de chacun, nous viennent en aide. Les gens qui vivent peu voudraient bien avoir des aventures, eux aussi. La platitude ou la douceur de leur train-train les écœure. Ils cherchent dans les romans ce que peut-être, en des circonstances meilleures, ils auraient également pu entreprendre et mener à bien, « comme dans les livres ». Que toutes les femmes aient demain une garçonnière où aimer en paix à leur guise, et je crois qu'un coup terrible serait alors porté aux romanciers. Et encore… qui sait?

N'oublions pas enfin que notre langue exquise et la grâce incomparable de l'esprit français n'ont jamais cessé non plus de charmer, d'étonner les Barbares, je veux dire l'univers entier, et que la clientèle étrangère suffirait seule — tant que la littérature pornographique ne l'aura pas à la longue repoussée — à soutenir tant bien que mal notre librairie romanesque.