Et ceci m'amène à la troisième règle. La voici : soyez charitables, mesdames! Faites à autrui ce que vous voudriez tant, parfois, qu'il vous fît. Je veux dire par là qu'invitées à un dîner ou à un souper, il faut avoir pitié de votre hôtesse : si l'on s'ennuie, si l'on ne cause plus, elle souffre, la pauvre hôtesse, songez-y bien! Même si cela vous coûte, venez-lui donc en aide. Et pour cela, inutile de lancer des traits ou de faire des conférences : mais répondez seulement dès qu'on vous adresse la parole, répondez toujours, n'importe quoi…

Car les femmes répondent bien rarement aux propos qu'on leur tient, ne l'avez-vous point remarqué? Elles approuvent ou désapprouvent avec des mines méprisantes et mille cris d'indignation ou d'enthousiasme, mais voilà tout. Elles s'écrient : « Moi, j'adore le blanc! » pour peu que vous leur parliez du noir. En vérité, ce n'est pas là répondre. Par « oui » et par « non », vous consentez ou vous protestez, sans plus. Répondre, c'est plus exactement ajouter une idée ou du moins une nuance nouvelle à ce qui vient d'être dit ; c'est faire observer, par exemple, au monsieur qui déclare adorer la danse, que les ridicules carnets de bal, pareils à des livres de comptes, sont heureusement tombés en désuétude, ou que l'on devrait toujours valser en robes blanches sous des lampes lumineuses, à la façon de la Loïe Fuller ; et ce n'est pas du tout répliquer seulement : « Moi, monsieur, j'ai horreur du bal. »

J'avoue qu'un dîner serait un grand travail, et bien épuisant, s'il fallait trouver sans arrêt des considérations délicates ou de vives observations. Ce labeur appartient aux hommes, qui n'ont guère que ce moyen, en somme, pour étonner et séduire. Mais n'oubliez pas que vos réponses peuvent être baroques, singulières, voire complètement absurdes, il n'importe, pourvu seulement que vous les fassiez… Plus même elles sembleront inexplicables, plus vos voisins, frappés de respect pour votre génie, rivaliseront en votre honneur d'éloquence, d'esprit — ou de sottise.

Puis il est bon aussi de s'exercer, devant sa glace, à prendre l'air très fin. On y atteint en souriant plutôt qu'en riant, et en abaissant légèrement les paupières, en voilant un peu le regard comme pour en éteindre la malice : un rien, mais indispensable!…

Maintenant, un dernier mot. Il ne faut pas prendre ces conseils, exagérément pratiques, peut-être, ou précis à l'excès, pour une plaisanterie ou pour de l'ironie. Il n'y a ici ni l'une ni l'autre : ce ne sont que des moyens mécaniques, tout simplement, pour faire semblant d'avoir de l'esprit. Il va de soi, par conséquent, qu'ils s'adressent seulement aux femmes un peu — comment dire? — un peu distraites, ou préoccupées, ou que sais-je…

Il subsiste heureusement un grand nombre d'entre vous, mesdames, pour qui tant de préceptes seront bien superflus. Car il n'est pas besoin de chercher si loin, et avec beaucoup de gaîté, beaucoup de bonne grâce et un peu d'attention, on arrive à tout. Il suffit de rire à propos, quelquefois, pour rendre possible chez vous même une conversation politique — oui, politique! — et il n'y a qu'à se montrer amie cordiale, sinon pour que tout le monde cause dans votre salon, du moins pour que chacun s'y plaise. C'est l'important.

LE CHOIX D'UN LIVRE

Les femmes sont charmantes, et principalement en ceci qu'elles écoutent en général ce qu'on leur dit. Elles n'en agissent qu'à leur tête ; mais elles vous écoutent — qui ne sait la grâce modeste, le regard touchant d'une femme attentive? — et elles font semblant d'avoir confiance en vous.

Eh bien, mesdames, écoutez donc encore ceci : il faut lire. Vous ne lisez plus. Pourquoi? Vous avez la chance d'être nées Françaises, c'est-à-dire d'appartenir au premier peuple littéraire du monde, à celui qui a été, depuis trois siècles, comme le fournisseur spirituel de toutes les autres nations. Aujourd'hui encore, le flot montant de nos livres se déverse sur tout le globe ; nous avons des écrivains délicieux ou puissants par centaines, par milliers. Arrêtez-vous aux devantures des libraires! Voyez tous ces titres. Ici, je vous signale un dilettante exquis, aimable et raffiné, qui a tracé pour vous sur trois cents pages blanches les arabesques légères de sa pensée. Cet autre, là-bas, a pincé son esprit par les ailes, et il vous l'offre, tout vif. Voici les historiens, grands dénicheurs de vieux papiers, crocheteurs de tiroirs en bois de rose et de bahuts précieux : ils se présentent à vous, les effrontés, avec leurs poches pleines de surprises et la mémoire farcie de racontars de cour, de cancans à faire frémir et de secrets d'Etat qu'ils ne demandent qu'à vous confier. Voilà enfin les romanciers, vos serviteurs particuliers, vos confidents et vos amis, qui vont vous conter à l'oreille, si vous voulez, tout ce qui tourmente vos voisines et tout ce qui pourrait bien un jour vous arriver, car sait-on jamais?…

J'ai vu, de mes yeux vu, des femmes couvertes de fourrures et de bijoux qui descendaient d'une automobile somptueuse, et qui disaient à quelque ami parlant d'un livre nouveau : « Je voudrais bien le lire : vous me le prêterez… » Mais le plus scandaleux, c'était encore que ces mêmes femmes, pourtant intelligentes, et curieuses, et — ne l'oublions pas — millionnaires, attendissent parfaitement un ou deux mois avant qu'on le leur prêtât enfin, ce livre dont elles avaient envie, ce livre que le libraire du coin leur eût vendu, je le répète, trois francs!