Parlons du sujet. Chaque sujet peut plaire. Cependant, si dans les deux premières pages il est question d'un brillant lieutenant de cavalerie dont toutes les femmes tombent amoureuses, ou d'un jeune et digne ouvrier qui rêve de régénérer la société — remettez le volume à sa place.
Puis, parcourez çà et là quelques phrases. Rien de plus indispensable. Rappelez-vous que le billet suivant : « Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour », ne doit pas être écrit : « Belle Marquise, vos beaux yeux d'amour mourir me font ». Tout romancier qui use d'un style singulier, mystérieux et déconcertant, tout romancier qui vous parle de sa « désespérance », quand il pourrait dire son « désespoir », ou de son « âme de joie », quand il pourrait écrire tout simplement « sa joie », se moque de vous, madame, ou du moins il vous bluffe. Ne le souffrez pas.
Un moyen mnémotechnique. Il y a cinq mauvaises notes que l'on peut tout de suite, et rien qu'en entr'ouvrant le volume, donner à un roman, si l'on y aperçoit : 1o le mot « âme » répété souvent ; 2o un abus des « plusieurs points » ou des points d'exclamations ; 3o des paragraphes de deux pages ; 4o l'argot, que ce soit celui qu'on parle dans les salons, ou celui dont on se sert chez le marchand de vin ; 5o les sottises, comme, par exemple, la phrase suivante : « Le ciel s'éclairait de clartés enfantines… » De pareilles taches vous sautent-elles aux yeux dès le premier chapitre? N'allez pas plus loin.
Après avoir tenu compte de toutes ces remarques, vous courez, je crois, moins de risques. Alors, emportez le livre et placez-le dans votre boudoir. Vous seriez déjà des converties que vous connaîtriez bien, comme nous, la joie profonde et l'émotion de se trouver, bien enfermées au logis, devant une pile de livres neufs, qui vont nous intriguer tour à tour, et nous secouer, ou nous toucher, ou nous convaincre…
Mais vous ne savez pas… Eh bien, donc, ne lisez pas tout de suite le roman dont vous venez de faire l'emplette. Rien ne vous presse. Posez-le sur un guéridon, et attendez le moment favorable. Ce moment viendra au cours d'une longue soirée ou d'un doux crépuscule. Le feu aura jasé plus familièrement, la lampe brillé plus finement sous sa crinoline de tulle ou de soie. Vous vous serez sentie toute seule, trop seule, un peu rêveuse… Alors, ce sera l'instant. Vous prendrez votre petit bouquin de trois francs. Et peut-être y glisserez-vous, par la suite, comme un remerciement délicat, quelques pétales de cette rose qui couronnait un vase auprès de vous, et se sera fanée pendant que vous lisiez. Car ce que durent les roses, on l'a dit depuis longtemps : l'espace d'un roman.
NE PAS AIMER LA MUSIQUE
Il y a des problèmes insolubles ; il y a des catastrophes quotidiennes, que nul n'évite, ou encore des infirmités dont on est affligé, et qui vous torturent. Seriez-vous, par exemple, de ceux qui n'aiment point la musique?
Car il se trouve, oui, il se trouve de pauvres gens qui n'aiment point la musique. Mais cessez de hausser l'épaule, hélas, ou de ricaner avec mépris, et plaignez-les plutôt, car vous ne savez pas comme ils souffrent, les malheureux!
Comprenons-nous bien toutefois : je n'ai pas accusé ces infortunés d'être complètement sourds, ni même prétendu qu'ils fussent insensibles aux mélodies les plus fines de la nature. Taisez-vous avec eux pendant un crépuscule, et ils entendront fort bien tout ce qui se chuchote et se murmure, à cette heure-là, sous les feuilles ou parmi les brins d'herbe. Qu'une cloche s'émeuve à l'horizon, ils vont en écouter longuement l'écho délicat. La mer qui se roule et qui chante sur les plages de Sicile, la confidence interminable que fait la plaine à la montagne, la futaie qui gémit, blessée par le vent, rien de tout cela ne leur échappe. Allons plus loin : ils supportent, pendant un joli souper, quelque bruit lointain et léger de tziganes, appliquant ainsi le précepte d'Aristote qui nomme expressément la musique un art « orgiaque ». Ajoutons qu'une valse en sourdine (celle — vous savez bien — qu'on vous a jouée si souvent dans la coulisse, au Vaudeville ou au Gymnase, pendant les scènes d'amour ou de déclaration) ne leur déplaira point, si, d'aventure, ils courtisent une jeune dame. Certains d'entre eux vont même jusqu'à goûter la tendresse exquise de Mozart, la douleur classique de Glück, la volupté, la grâce de quelques contemporains ; et l'on en voit qui frissonnent, quand les archets arrachent aux violons des sanglots humains… Cependant, à leur éternel chagrin, tous ces déshérités du ciel n'aiment point la musique, et cela constitue pour eux une irréparable calamité.
Il ne s'agit pas, en effet, dans les thés, les boudoirs et les salons, ou bien encore au cercle, à Puteaux, partout enfin où l'on pense entre cinq et sept, sinon entre deux parties de bridge, il ne s'agit pas de venir ergoter et faire mille réserves, en soutenant par exemple que ces messieurs musiciens abusent vraiment de l'émotion, qu'ils la gâchent ; que c'est bien fatigant, à l'Opéra, d'« éprouver » pendant quatre heures de suite ; que l'orchestration compliquée de tel compositeur semble d'une prétention puérile, ou les mélodies de tel autre d'une vulgarité rebutante ; il ne s'agit pas de blâmer les procédés mélodramatiques de Wagner, ou de regretter que le remplissage gâte les trois quarts des opéras, presque tous les duos et d'ailleurs à peu près tout ce qu'on nous joue dans les théâtres ou les salles de concert… Non, ce sont là des propos d'original ou d'extravagant qui veut se faire remarquer, des paradoxes.