Il ne faut point les contrarier. Et l'on doit non seulement leur permettre d'organiser les plaisirs splendides et un peu sauvages où ils se complaisent, mais encore les remercier de nous y convier, de nous les offrir. Que le peuple acclame les matadors superbes, qu'il applaudisse au courage féroce des coqs de combat, à l'énergie indomptable du pugiliste qui, jeté à terre pour la troisième fois, se relève encore et reprend la lutte. Sachons admirer le chant triomphal des trompes au bord d'un étang que l'ombre envahit, plutôt que de nous tordre désespérément les mains parce qu'un cerf patauge et se noie là-bas, dans l'eau noire, et parce qu'on le donnera tout à l'heure aux chiens en curée. Ira-t-on prêcher une nation, pour l'anoblir, l'instruire et l'élever, lui parlera-t-on vainement de je ne sais quelle morale civique, ou voudra-t-on lui rappeler une religion qui défaille? Lui expliquera-t-on qu'il faut cultiver le Bien ou le Vrai ici-bas? Philosophie, verbiage. La leçon sera meilleure si l'on montre simplement de beaux, de mâles spectacles, et non point dans les musées, parbleu! mais en plein air, en réalité — et fût-ce au prix d'un peu de sang. Un bel effort bien présenté, un beau geste bien téméraire, les chiffonniers, les gars de ferme, les chemineaux mêmes le comprennent et s'y soumettent. Que si ces spectacles confinent parfois à la brutalité, cette vertu de héros est du moins un puissant tonique! Un brutal croit toujours être fort, et les forts crânent et se redressent. Bon exemple.
Mais notre société a des nerfs de femmelette. Elle ne supporte de voir couler que le sang des lapins et des perdrix. Celui de tout autre être vivant la fait tomber en pamoison. Et quand à la beauté, on s'en soucie bien! L'important est d'interdire les corridas et les combats de coqs à Paris! L'important est aussi de couper cinq ou six mille arbres au Bois de Boulogne, afin de bâtir à la place des maisons de rapport. Les arbres qu'on abat saignent pourtant cruellement, eux aussi, Ronsard nous l'a dit autrefois, s'en souvient-on?
Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras ;
Ce ne sont point des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce?
Sacrilège meurtrier, si l'on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos Déesses!