Plus d’une minute certainement, le Père Orban demeura devant la fenêtre ouverte, qu’il obstruait de sa haute et lourde stature noire. « Il prie », pensa la retraitante, et elle essaya vainement d’unir une prière à la sienne. Son cœur fut sec et désert ; elle n’était qu’anxiété, désir de connaître ce qui allait se passer tout à l’heure, ce qu’on allait faire d’elle. Quand le prêtre, ayant refermé la fenêtre, revint vers son fauteuil, elle remarqua un sensible adoucissement de ses traits, quelque chose de pitoyable dans les yeux, qui en était absent au cours de leur entretien. Il lui dit, debout devant elle qui n’osait pas se lever :
— Ma chère enfant, vous allez retourner dans votre chambre, pour méditer et pour prier, si vous pouvez prier. Si vous ne pouvez pas prier, ce qui n’aurait rien d’étonnant, parce que vos nerfs sont en ce moment surtendus, contentez-vous de méditer sur notre conversation d’aujourd’hui. Méditez même la plume en main, si vous sentez que votre esprit se dérobe et veut divaguer… Méditez sur les questions que je vous ai posées et sur les réponses que vous avez faites. Si décidément vous ne pouvez même pas méditer, lisez l’histoire de l’ordre de la Sainte-Quarantaine que je vais faire mettre à votre disposition. Ne craignez pas de vous distraire en observant les choses nouvelles qui sont autour de vous, les coutumes, les personnes même. Très vite, je vous en préviens, tout cela ne comptera plus pour vous. N’anticipez pas : vous êtes à peine sortie du monde. On vous a confiée à un guide exceptionnel, malgré sa jeunesse. Madeleine de Sainte-Madeleine n’est ici que ce que l’on appelle dans le monde une apprentie, et que nous appelons, nous, une postulante. La courte histoire de sa vie (elle n’a pas vingt-deux ans) semble porter la marque d’une sainte prédestination. Orpheline, recueillie par une institution de sauvetage pour l’enfance, elle est placée vers sa douzième année dans une ferme des environs : or il se trouve que cette ferme est un cloaque immonde, quelque chose comme la maison Bancal dans le drame de Fualdès. Elle y assiste à des spectacles affreux, passe à travers cette boue sans souiller sa robe et à travers ce feu sans se brûler, jusqu’au jour où elle n’a plus d’autre recours que de s’échapper et de nous demander asile… Elle était épuisée : on la soigne. Nous obtenons de la garder. Elle aide nos sœurs converses, puis devient infirmière : cependant son développement intellectuel et religieux est si rapide, si surprenant, que nous l’affectons au service des retraitantes. Son intelligence aiguë est servie par une mémoire prodigieuse. Tout ce qui l’a intéressée s’y inscrit de façon indélébile… Elle sait par cœur tous les offices et des passages entiers des grands mystiques. Il ne tiendrait qu’à elle d’être novice, demain, et de faire bientôt sa profession… Elle dit, — elle me dit — que sa sainte patronne, pour laquelle elle professe une édifiante dévotion, lui conseille d’attendre. Je n’insiste pas : elle me paraît être de ces âmes choisies qui communiquent directement avec la Vérité… Elle sait tout ce qu’elle n’a jamais appris. Elle voit tout ce que nous cherchons vainement à deviner, à pressentir. Et avec cela, l’humilité et la simplicité même, et j’ajouterai, la gaîté même. J’imagine que sainte Jeanne d’Arc, enfant, devait être ainsi. Confiez-vous à elle, ce qui vous sera peut-être plus facile que de vous confier à moi. Écoutez ce qu’elle vous répondra. J’estime son jugement pour la consulter parfois sur des choses graves et difficiles…
Il reprit sa place dans son fauteuil, mais le tourna vers Stéphanie et se pencha vers elle, avec une familiarité paternelle qui la rassura :
— Je vous entendrai en confession, ma chère fille… non pas demain… mais après-demain mercredi, fête de la bienheureuse qui est une de nos fondatrices. Préparez-vous à cet acte essentiel. Si votre esprit ne se fixe pas aisément, ce qui est fréquent quand on vient au cloître directement de la dissipation du monde, prenez une plume (j’y insiste) et écrivez votre confession. Vous pourrez me la lire… ou me la dire de mémoire, comme vous l’aimerez mieux. Mais que ce soit un inventaire bien définitif, sur lequel il n’y ait plus à revenir. De là, nous partirons vers le rétablissement de votre âme et, si Dieu le permet, vers une vie morale nouvelle. C’est compris ?
— Oui, mon Père.
— Je ne compte pas avoir d’entretien avec vous jusqu’à jeudi matin, au confessionnal, après ma messe. D’ici là, vous êtes livrée à vous-même, sous la conduite de Madeleine de Sainte-Madeleine… Suivez strictement son inspiration au point de vue des offices, des repos, des méditations, des prières, des récréations. Ici, la règle des retraitantes est d’une souplesse infinie. Elles sont si diverses par l’origine, par l’esprit, par leur passé ; comment les plier utilement et du premier coup à une discipline identique ? Nous avons des retraitantes dont la vie ne ressemble en rien à celle des moniales, qui n’interrompent point leurs relations avec leur famille, qui ne font pas de pénitence sévère, qui vivent parmi nous, purement, paisiblement, sans plus. Nous en avons aussi qui font l’exemple et l’édification des moniales elles-mêmes… Suivez les inspirations de la pure jeune fille qui doit vous guider, et allez en paix.
Stéphanie se leva : puis, levée, elle hésita. Elle aurait voulu parler, mais elle ne sentait absolument aucune idée solliciter l’expression des paroles. Et pourtant, il lui en coûtait de quitter le Père Orban, tant elle sentait l’envie de se libérer tout de suite des secrets qui opprimaient sa conscience.
Mais le Père répéta avec une ferme douceur :
— Allez en paix !
Elle obéit.