Quand Madeleine se fut assise sur la chaise avancée par Osterrek au chevet du lit, le prince et lui s’aperçurent qu’elle ne pouvait ni faire un geste, ni prononcer une parole. Ils ne s’en étonnèrent pas. Intimidée ? Quoi de plus naturel ? Le comte, s’asseyant à son tour un peu en retrait, mais de façon à observer tous ses mouvements, lui dit :

— Remettez-vous, ma Sœur. Son Altesse veut bien vous entendre.

Or, Madeleine n’était aucunement intimidée. C’était bien pire. A peine passé le seuil de la chambre, elle avait éprouvé une sensation jamais ressentie : celle d’être seule. Elle voyait bien deux hommes auprès d’elle, et qui semblaient l’accueillir avec complaisance : mais une présence mystérieuse qui toujours, depuis l’enfance consciente, demeurait en elle, tout en étant distincte d’elle, une intelligence, une volonté qui doublaient les siennes et leur communiquaient une incroyable sécurité, une certitude merveilleuse, tout cela avait disparu. Ni sa propre volonté ni sa propre intelligence n’étaient défaillantes ; elles se trouvaient simplement isolées en face du monde, réduites à leurs propres ressources. Comme un apprenti chauffeur qui, pour la première fois, tient seul le volant, alors qu’auparavant un maître expérimenté, siégeant à son côté, lui dictait les gestes et, au besoin, les lui imposait… Aventure que presque toutes les âmes religieuses ont subie, au moins une fois dans leur existence : sur leurs épaules chaudes encore de l’enlacement divin, s’abat le suaire glacé de la solitude.

Sous les regards curieux, un peu ironiques du malade et de son compagnon, Madeleine sentait tournoyer ses idées dans sa tête « Qu’est-ce que je fais ici ?… Est-ce que j’ai rêvé ?… Chère sainte patronne, dites-moi… » Mais l’appel familier ne s’élançait plus au ciel comme une fusée mystique : il mourait, inerte et insonore, sur ses lèvres… Une détresse infinie la pénétra, et ce fut seulement sa pudeur qui l’empêcha de fondre en larmes devant ces deux hommes.


Le prince, qui avait appuyé sur elle ce regard de diagnostic qui n’épargnait aucune femme, se tourna autant qu’il put vers elle (il se mouvait quelque peu à droite) et lui dit :

— Voyons, mon enfant, il ne faut pas avoir peur. Je vous donne une marque de confiance… en vous recevant… sans vous connaître… dans l’état où je suis. Vous venez d’auprès de la comtesse d’Armatt ?

— Oui, monseigneur.

— Appelez-moi monsieur. Je suis ici sous le nom de Monsieur Lazare. Où avez-vous laissé la comtesse ?

Elle ne répondit pas. Elle n’avait pas encore osé le regarder, elle si hardie tout à l’heure ; elle ne savait même pas s’il était vieux ou jeune. Elle voyait, à travers le voile qui embuait son cristallin, une forme blanchâtre confondue avec les oreillers et les draps, et ses yeux refusaient de se fixer sur le visage.