—J'aurais beaucoup de chagrin... Ne croyez pas que vous serez heureuse, vous non plus. Vous aurez une fièvre qui vous obscurcira les yeux; vous voudrez vous persuader que c'est du bonheur, parce que vous aurez peur de vous avouer à vous-même que votre déchéance n'est pas, au moins, payée par du bonheur. Mais vous connaîtrez de cruels retours sur vous-même. Toutes les femmes qui tombent les éprouvent, les plus folles même. Elles ont beau se monter la tête, s'étourdir, elles se rendent compte qu'elles font mal, à certains moments. Ah! j'en ai vu qui raisonnaient, qui se rebellaient contre cet arrêt de leur conscience, qui se disaient: «Mais, enfin, qu'est-ce que je fais de coupable?... Je suis libre;» ou bien: «Mon mari me trompe, ma conduite lui est indifférente... J'aime un homme qui m'aime, je lui suis fidèle... Où est le mal?...» Et leur raison n'a pas d'argument à opposer. Seulement, au fond de leur conscience, une voix un peu sourde, mais opiniâtre, réplique: «C'est mal, c'est mal!...» et l'on dirait d'un tic-tac d'horloge qu'on oublie le jour parmi le bruit ambiant, mais qui s'exaspère dans le silence et l'obscurité de la nuit jusqu'à chasser le sommeil... C'est que, malgré tous les raisonnements du monde, il y a ici-bas quelque chose de mal dans l'amour, dès qu'il est à lui-même son but. L'humanité devine cela vaguement et ne se l'explique point. L'Église seule tranche la question en disant: «C'est mal parce que c'est interdit...» Et des philosophes comme Pascal, après avoir fait le tour de leur esprit, s'arrêtent à la raison de l'Église. Voilà, ma chère fille, la déchéance dont je ne veux pas pour vous.

Mme Surgère murmura:

—Soit... mais que faire? Dites-moi ce que je dois faire, mon père, je le ferai...

Elle était sincère. Les paroles de l'abbé sur la chute possible, sur la déchéance par l'amour, l'avaient épouvantée, comme si on lui eût montré un précipice de boue ouvert devant elle.

—Il faut éloigner ce jeune homme!

Elle pâlit; et son émotion fut si violente que ses lèvres se tordirent sans pouvoir prononcer un mot.

—Vous voyez bien que vous l'aimez déjà! dit l'abbé tristement.

Elle balbutia, sans oser regarder le prêtre:

—Mais c'est impossible de l'éloigner, mon père! cela ne dépend pas de moi. Je n'ai aucune autorité sur lui. Et puis, même s'il y consent, quelles raisons donner à mon mari et à M. Esquier, qui désirent le garder à la maison?

—Aussi n'est-ce pas à M. Esquier ni à votre mari que vous vous adresserez... C'est à ce jeune homme lui-même... Vous lui ordonnerez... vous le prierez de partir.