Le front lourd,—fatigué du voyage, ravagé par l'émotion récente, et pourtant assailli du besoin de se mouvoir, d'épuiser son corps, Maurice marcha droit devant soi. Il passa la Seine au pont de l'Alma, atteignit l'avenue Bosquet et la suivit jusqu'à l'École militaire. Là, les lanternes d'un grand café attirèrent son regard. Il vit ces mots en exergue sur les glaces: «Déjeuners et dîners à prix fixe et à la carte.» Alors, se rappelant qu'il était sorti pour dîner, il entra.
C'était un restaurant fréquenté surtout par les officiers de l'École de guerre et de l'École militaire. La plupart étaient en civils, quelques-uns encore en uniforme. Tous menaient grand bruit autour des tables, où s'étalaient de grosses assiettes et des couverts désargentés. On y voyait aussi des femmes, des filles à lieutenants, vêtues comme en province. Quelques petites robes noires d'ouvrières s'attablaient avec des isolés, et ceux-là, vrais couples d'amoureux, parlaient à voix basse, penchés l'un vers l'autre.
Maurice s'assit près de la tablée la plus bruyante; il lui fallait du divertissement, quel qu'il fût. Il se fit servir une bouteille de champagne. Le garçon, devinant un client élégant, supérieur aux habitudes de l'établissement, affectait l'empressement et le respect.
Peu à peu, la chaleur, le bruit, la fumée du vin, chassèrent de son cerveau lourd les préoccupations graves qui l'obsédaient. Après un long repas, il quitta le restaurant, marcha de nouveau par les avenues, tournant le Champ de Mars, la tête à la fois pesante et vide, comme une boule creuse de métal dense. De longues vagues de vent balayaient l'aire immense, maintenant déserte, où s'était heurtée, naguère, la cohue de toutes les nations. Une saveur de liberté, d'espace livré à sa marche active, subitement le grisa. Malgré son chagrin, malgré son inaptitude actuelle à réfléchir et même à rêver, un phénomène de rajeunissement, de renaissance à l'espoir, s'opérait en lui, dans le mystère. Quelle lumière indistincte, mais grandissante, brillait sur les décombres et sur la nuit de son cœur?
Oh! ténébreux et troubles, nos cœurs humains, même les plus sincères! Jamais il ne l'avait si bien senti, ce cœur, le jouet de l'amour inévitable, tyrannique dans ses appels comme dans ses reniements... Tout saignant encore, ayant sur le front le sel des larmes de Julie et sur les yeux la brûlure de ses propres larmes, voilà qu'il se sentait renaître, appelé ailleurs par des voix inconnues, vers d'autres palpitations de tendresses, vers d'autres larmes et d'autres joies, vers l'avenir!...
Cette fin de soirée, qu'il promena au hasard, le long des quais de la Seine, loin, loin, jusque vers Auteuil, puis par les boulevards extérieurs, puis par les désertes allées de la Muette,—cette soirée demeura dans son souvenir comme quelque chose de triste et d'utile, de mémorable et de confus. Il se la rappela comme pourrait se rappeler un insecte ailé l'obscure élaboration qui de larve le fait papillon. Des forces d'une puissance ignorée l'avaient travaillé miraculeusement,—et il sentait bien que, sans ce travail accompli sur lui, malgré lui, il n'aurait pas eu le courage de vivre.
Quand finit-elle, cette crise intérieure, à laquelle il assista comme un étranger à une bataille où son drapeau n'est pas engagé? Quand rentra-t-il chez lui, se coucha-t-il, dormit-il? Il ne le sut pas. Il n'aurait pas pu le dire, lorsque, le lendemain matin, il se réveilla extraordinairement épuisé et cependant lucide. La concierge était debout près de son chevet et lui tendait une dépêche qu'on venait d'apporter.
Elle était de Julie et contenait seulement ces mots:
«Votre retour est annoncé à la maison. Claire et son père vous attendent: venez ce matin, ne tardez pas.
«Votre vieille amie