Elle n'eut pas le temps de répondre; Esquier venait à elle, et lui disait d'une voix bourrue et souriante:

—Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'on fait donc là-haut, les trois enfants? Nous allions dîner au cabaret, un peu plus, Surgère et moi.

Son grand corps, vêtu d'étoffes fines, coupées à son goût et hors de toute mode, barrait l'entrée, un corps robuste et pourtant un peu ployé par la vie, une tête bonne, intelligente et ravagée, avec des prunelles bleues d'enfant, avec des cheveux blonds et gris mêlés, très fins, qui semblaient flamber sur sa tête, une flamme plus drue et plus haute au milieu du front...

—C'est ma faute, déclara Mme Surgère, c'est moi qui suis rentrée en retard.

Et passant de l'autre côté de la table, tandis que Maurice serrait la main d'Esquier, elle gagna le fauteuil roulant de M. Surgère.

Servi par une Allemande nommée Hélo, il ne quittait jamais ce fauteuil, même lorsqu'il voyageait entre Luxembourg et Paris. L'atroce maladie de la moelle dont il souffrait avait, en trois ans, raccorni, réduit aux proportions d'un enfant sa stature vigoureuse de sportsman vétéran. Julie l'embrassa légèrement sur le front, parmi les mèches blanches, nombreuses, mêlées aux boucles restées noires de ses cheveux. Lui ne dit rien. Ses yeux seuls remuèrent, car sa tête ne pouvait bouger sans souffrance.

Tout le monde s'assit, Esquier à droite de Mme Surgère, Maurice en face, Claire entre les deux, faisant vis-à-vis au groupe de Hélo et de M. Surgère.

Le dîner fut morne. Claire parlait peu. Elle se rendait compte que n'étant pas encore entrée dans la vie, elle ne dirait rien d'utile ni de nouveau sur des gens, sur des choses qu'elle connaissait mal.—Julie, sentant les yeux de Maurice fixés sur elle, avait trop à faire de maîtriser son émotion, pour risquer de la trahir par l'embarras de ses paroles. Quant à Antoine Surgère, il ne parlait jamais à table. L'Allemande Hélo l'aidait à manger, comme un enfant; à peine pouvait-il porter les aliments à sa bouche demi-inerte.

Seuls, Esquier et Maurice Artoy causèrent un peu; le premier s'efforçant de rompre par l'exorcisme des mots ce sort de tristesse qui pesait sur la table, l'autre afin de se tromper, se distraire, d'affecter l'indifférence vis-à-vis de Julie. Car sa rancune pour la mystérieuse absence de l'après-midi, bien qu'atténuée, ne désarmait pas. Et Julie le voyait bien.

Comme elle se sentait reprise à lui, déjà, reconquise par son désir de lui plaire, et de ne pas lui causer de chagrin, surtout!... Elle le regardait: une tiédeur amollissante l'envahissait, à le voir de si près, si charmant. Il était son enfant et son maître, quelque chose de redoutable et de faible, qu'elle avait besoin d'adorer et de protéger. Elle le contemplait et le trouvait beau. Pourtant, sous la grande lumière des lampes à flamme double, voici qu'il paraissait plus âgé que tout à l'heure, dans la pénombre de l'escalier, plus âgé même que ses vingt-cinq ans. Les cheveux, longs sur les tempes, se clairsemaient au sommet de la tête; une ride transversale creusait le front; d'autres, plus menues et sans nombre, griffaient en étoile les deux coins des yeux. La bouche était décolorée; les dents, parfaitement blanches, laissaient voir de nombreuses piqûres d'or. C'était un de ces visages de jeune homme que la moindre inquiétude, que le premier excès vieillit de dix ans en une nuit...