MARCEL PRÉVOST.
Mars 1893.
PREMIÈRE PARTIE
I
côté des grandes églises paroissiales ouvertes à la prière du peuple, il est, dans chaque quartier du Paris élégant, des asiles de recueillement plus discrets, plus intimes, plus luxueux aussi, où la piété mondaine, lorsqu'elle s'en avise, peut converser avec Dieu. C'est, pour le faubourg Saint-Germain, le Gésu de la rue de Sèvres; pour les Champs-Élysées, l'oratoire dominicain de l'avenue Friedland; la plaine Monceau a les Barnabites de la rue Legendre. Le quartier de l'Europe est le mieux partagé avec la jolie chapelle rococo de la rue de Turin.
Elle appartient aux Rédemptoristes, ordre féminin, fondé au dernier siècle par la marquise de Saint-Yvert-Leroy. Ces religieuses, toutes recrutées parmi les riches du monde, ne soignent point de malades, ne visitent point les pauvres. Elles enseignent un petit nombre d'élèves, choisies comme elles-mêmes dans la société; mais leur fondatrice leur a principalement destiné le rôle de Marie en la maison de Lazare: l'adoration aux pieds du Maître divin. Sur l'autel miroitant d'émeraudes,—telle la châsse des rois mages à Cologne,—le cercle pâle de l'hostie luit perpétuellement parmi les rayons de l'ostensoir. Elles, les Rédemptoristes, le corps chastement chemisé de blanc, un manteau de velours bleu, ceint d'or, les revêt en face de l'Époux: et remplacées par d'autres lorsque la fatigue les épuise, elles demeurent deux par deux agenouillées en muette prière devant le tabernacle illuminé.
Un silence profond s'exhale de la chapelle: sur les murs épais, sur les portes à matelas, tous les bruits de la Ville se brisent et meurent. La rue, d'ailleurs, est paisible, au moins dans la portion contiguë à la rue de Berlin, où est bâti le couvent.