—Me jouer la fameuse sonate? L'Adieu, n'est-ce pas? Non. Merci... Je n'ai pas le goût de l'entendre en ce moment. Au revoir!
Elle le regarda partir, sans qu'il lui tendît la main, sans qu'il se retournât une fois jusqu'à la porte qu'il referma doucement, affectant le calme. Quand il fut parti, elle alla machinalement s'asseoir sur le tabouret. Quelque temps, elle réfléchit ainsi. Puis s'accoudant au piano fermé, elle s'abandonna à ses larmes. Rien ne lui restait plus de son courage, de sa bonne volonté sereine. Elle souffrait dans son cœur et dans son corps, elle n'avait plus de forces. Avec les pleurs qui coulaient, elle sentait couler sa vie même.
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Devant l'hôtel, Maurice retrouva le fiacre qu'il avait pris en sortant de chez lui. Il y monta machinalement, sans donner d'adresse.
—Rue Chambiges, patron? demanda le cocher.
Rue Chambiges! Revoir Julie qui l'attendait peut-être en ce moment... Non, cette fois, l'épreuve serait trop dure, il n'aurait même plus la force d'appuyer son front sur le cœur de son amie. Il ne supporterait pas l'interrogation de ses yeux...
Un pressant besoin de solitude, de fuite, c'est tout ce qui survivait en lui...
Il descendit de voiture, paya le cocher et le renvoya. Il partit à pied, traversant la place Wagram; il suivit le boulevard Malesherbes, l'avenue de Villiers, ces larges trottoirs aux rares passants, où rien n'entrave la marche ni la pensée. Où allait-il? Il ne le savait plus. Seulement il voulait échapper à la fois à claire et à Julie, se terrer dans sa désolation. «C'est fini, bien fini!...» Comme un glas, ces mots sonnaient dans sa tête. C'était fini du rêve si confus, si cher pourtant. Il avait entrevu un instant une route nouvelle, ouverte vers le sourire des plages et des îles... Et puis, brusquement, tout cela avait disparu; il se sentait buté au mur, à l'affreux mur qui lui barrait l'avenir.
Son impuissance l'accabla. Que faire? Que faire? Les deux êtres autour desquels, comme un lierre, sa vie s'était d'elle-même enroulée, il se sentait également incapable de les étreindre désormais. La chaleur de ces deux présences féminines lui serait ôtée en même temps. Jamais il ne pourrait assister au mariage de Claire. Jamais, Claire mariée, il ne pourrait continuer à vivre avec Julie. Alors que faire?
La cohue des passants et des voitures, au bord d'un trottoir, le réveilla. «Où suis-je?»