—Non, ce n'est pas Lucas, répliqua Maurice. C'est moi.
—Ah! tiens! Bonjour, Maurice! fit le médecin en se retournant et en lui tendant la main... Pas de malade chez vous, j'espère?
—Non. Je viens vous voir... pour vous voir... pour causer avec vous. Je ne vous dérange pas?
—Pas le moins du monde... Asseyez-vous. Je fixe des coupes que j'ai faites hier. Encore deux et j'ai fini. Mais c'est un travail des doigts qui ne m'empêche pas de causer... Une cigarette?
Maurice en prit une dans le paquet qu'il lui offrait, et l'alluma à une lampe à alcool. Laissant le médecin à son observation, il contemplait l'appareil modeste du laboratoire: des planches, un fourneau, une de ces tables à dessus de faïence que les chimistes nomment un paillasson; deux armoires à rayons, pleines de dossiers étiquetés; et partout des plaques de verre mouchetées en leur centre, des bocaux, pleins de filaments verdâtres, baignant dans l'esprit-de-vin, des cerveaux humains conservés dans des pots à confiture. Tout cet appareil scientifique le séduisait comme il séduit infailliblement les oisifs, les inutiles. Il y voyait le symbole d'une vie à labeur quotidien, si différente de sa propre vie dispersée de dilettante. Il s'écria:
—Comme vous êtes heureux, docteur! Vous vivez ici bien tranquille, à l'abri de toutes les tentations du monde et des femmes; votre travail est défini chaque jour. Vous en avez la récompense immédiate... C'est supérieur à l'art, cela!
—Certainement, répliqua Daumier sans interrompre sa besogne,—comme régime de vie, il vaut toujours mieux un travail qui ne suppose pas ce petit déséquilibre cérébral, indispensable à vous, artistes, pour amorcer votre œuvre... Quand je me lève le matin, je peux reprendre ce qui m'occupait la veille au point où je l'ai laissé: il n'y faut que des yeux, du soin, de l'attention et une certaine tendance à généraliser qu'on a une fois pour toutes, quand on l'a...
—Qu'est-ce que vous faites en ce moment-ci?
—Je poursuis les observations nécessaires à mon livre sur la maladie de Morvan... Vous voyez.
Il se leva et désigna à Maurice les bocaux où des sortes de serpents verdàtres semblaient moisir dans un alcool impur. Sur toutes les étiquettes on lisait le titre général: Maladie de Morvan; puis des sous-titres: Moelle de Hermann..., Moelle de Joséphine Udaille..., etc., etc...