—Eh bien! répliqua Maurice vivement, décidé à aborder de front et sans délai le sujet de sa visite... Eh bien!... Voilà! j'ai une liaison à Paris... Une maîtresse dans le monde bourgeois, une veuve, ajouta-t-il,—avec le projet puéril de dépister les soupçons de Daumier.—Je ne puis pas l'épouser. Je me trouve donc dans une impasse; jusqu'à ce que j'aie trouvé l'issue, je ne connaîtrai ni le repos d'esprit, ni le travail...
—Mais, objecta Daumier, si vous êtes heureux comme vous êtes, si vous êtes aimé par une femme que vous aimez... est-il bien nécessaire que vous changiez d'existence, et que vous vous mêliez de produire du travail? Il faut des producteurs et des jouisseurs. Vous m'enviez, dites-vous? Croyez-vous que parfois, quand je vais fumer un cigare, avenue du Bois, il ne m'arrive pas de désirer vivre, ne fût-ce qu'une semaine, qu'un jour, à la façon des gens cossus qui habitent les hôtels environnants? Que si, mon cher! Seulement, quand je me surprends à patauger dans ces rêves-là, je m'en sors d'un sursaut violent, et je me secoue après comme un barbet tombé à l'eau... Je pense à mon laboratoire de la Salpêtrière, à mon petit restaurant, à mes moelles, à mes cervelles, à ma femme, à mes bébés, à quelques amis, et je me dis que tout cela a du bon, du bon que ne connaissent pas les autres. Ni eux, ni moi, ne sommes parfaitement heureux, bien sûr; mais les joies et les chagrins sont entre eux et moi irréductibles.
Ils étaient au dessert, mangeant distraitement. Daumier croquait les noix d'un sec coup d'étau des mâchoires... Maurice, un à un, suçait des grains de raisin dont il rejetait la peau.
Plus calme maintenant, il discutait son cas avec lucidité.
—Ce que vous dites est fort bien, quand les circonstances permettent à un homme d'utiliser ses aptitudes et son tempérament. Mais n'admettez-vous pas une âme de savant chez des riches, ou un tempérament d'homme de luxe chez un pion?
—J'admets tous les cas quand je les constate, répliqua Daumier. Dans la pratique, l'habitude d'un certain état de vie émousse généralement les appétits excessifs. Ceux qui décidément sont faits pour casser le moule, réussissent à échapper à leur condition, se déclassent définitivement, ou si le succès leur est refusé, disparaissent. C'est la loi de la sélection.
—Eh bien, je vous demande d'admettre un instant, docteur, que je suis un de ces déclassables. J'aspire à sortir de la caste des oisifs pour entrer dans celle des travailleurs. Voulez-vous m'y aider?
Daumier, qui allumait un cigare, le regarda avec surprise.
—Certes, je veux bien. Que puis-je faire?
—Je voudrais me reprendre à la vie utile. Pour cela il faut d'abord que j'échappe au milieu où je vis, à Paris.