Cette ouate d'ombre recueillie où il trouvait son home l'avait caressé. Il voulait y demeurer jusqu'à la venue de l'Aimée. Quelques minutes plus tard, il fut seul dans son cabinet de toilette. Jamais il ne se faisait aider par Constant: il avait cette horreur instinctive du contact des hommes sur la peau nue, cette bizarre pudeur d'être vu par eux et de les voir qui caractérise ceux pour qui la Femme est le tout de la vie. D'un seul corps masculin il aimait contempler les lignes harmonieuses, la pâleur ambrée, les mouvements souples, et ce corps, c'était celui qu'en ce moment reflétait, sous la pluie d'un arrosage tiède, le grand panneau de glace occupant tout un côté du cabinet de toilette: c'était le sien.
Il soignait ce corps minutieusement, culte raffiné du soi physique, dont la vue ou le récit exaspère les autres hommes, leur apparaît comme une marque d'infirmité virile, ce qui est loin d'être vrai: le goût de la beauté et le souci de la force s'unissent le plus souvent. Tel Julien. L'attirail quasi chirurgical de limes, de pinces, de ciseaux, de brosses en crin, en peau, en velours, de peignes d'écaille chiffrés d'or, qui s'étalait sur deux tables; l'appareil compliqué d'hydrothérapie élégante, dont les nickels et les cuivres étincelaient sous le feu nu du gaz, la finesse brodée du linge multicolore, depuis le peignoir jusqu'aux serviettes à ongles; l'innombrable quantité de flacons de cristal taillé, capsulés de vieil argent, tout cet arsenal dont l'objet était le soin d'un corps masculin, eût donné matière à bien des quolibets, et fait dire à bien des hommes: "Quelle femmelette !" Au vrai, nul n'était plus exercé à tous les sports que cette femmelette, nul n'était plus brave devant un pistolet ou une épée. Arrogant et provocant avec les hommes, c'était justement les femmes qui le maîtrisaient et le menaient à leur gré.
En chemise de soie sous le complet de laine des Pyrénées, il traversait la chambre à coucher, regagnant le salon; il se baissa pour saisir une des haltères disposées au pied du lit, les manoeuvra avec une régularité de professionnel et, satisfai du jeu souple des muscles, rentra dans le salon. Les lampes allumées y éclairaient l'amoncellement des bibelots, des sièges, des tentures. Julien regarda sa montre: huit heures cinq. Il sonna Constant.
-- Monsieur ?
-- Constant, madame va venir tout à l'heure. Vous préparerez le samovar et des gâteaux dans la salle à manger. Puis vous remonterez dans votre chambre, vous y resterez jusqu'à ce que je sonne.
Constant salua et sortit. Resté seul, Julien disposa des coussins en oreillers à la tête du canapé, s'allongea et rêva...
"Elle va venir..." Il essayait de se la représenter, tout à l'heure, soulevant la grande verdure qui drapait la porte... Mais non, ce n'était plus ainsi qu'il la voyait... Trois étages d'une maison douteuse, rue de Berne, l'antichambre de la salle à manger de l'appartement d'Etiennette, puis leur nid, l'ancienne chambre de Suzon si personnellement arrangée par Maud. Entre le départ et le retour de Chantel, il l'avait vue là presque régulièrement un jour sur deux, parfois deux jours de suite, Maud ayant compris qu'elle le tenait ainsi dans le plus étroit esclavage, prise elle-même, du reste, insensiblement au besoin des caresses. Sa maîtresse ? Non pas. Une sorte de fétichisme de loyauté, comme en nourrissent toutes les âmes un peu hautes en lutte théorique avec l'ordre social, lui faisait réserver jalousement le suprême baiser pour l'homme qui allait lui donner son nom et sa fortune. Dans l'orgueil de sa supériorité, elle pensait: "Il restera encore mon débiteur après !..." Leurs caresses singulières, point rares pourtant dans une société décrépite où les moeurs et les doctrines se contredisent tout en proclamant l'accord, avaient pour ainsi dire pris au rebours le procédé de l'amour humain, et vraiment ce pèlerinage était si passionné qu'ils oubliaient sincèrement et ne souhaitaient point l'arrivée. Qu'importait à son amant ? Il pensait chaque fois obtenir d'elle le don complet d'elle-même, et chaque fois elle le laissait grisé et satisfait de ce qu'il avait reçu. Ainsi les mois février et de mars, il avait vécu dans une sorte d'ébriété amoureuse qui lui ôtait jusqu'au souci du lendemain.
Étendu, les yeux fermés, il continuait maintenant ce rêve, glissé peu à peu au sommeil... Les voluptueuses évocation se mêlaient, s'enchevêtraient dans les mauvais ressouvenirs, des morsures de jalousie le tenaillaient, un poids lui opprimait le coeur, un poids de rancune, de mélancolie. Vivre sans elle ? non !... plus, plus jamais... Plutôt ne plus vivre... plus voir le soleil... de claires matinées... de jours de neige... de soirs illuminés de Paris... Tout se brouillait, se confondait... Il plongeait dans la grande nuit incertaine où les désespérés cherchent l'oubli de l'insupportable, et cette nuit vide, hélas ! était encore pesante à son coeur endolori... Puis, comme si, ayant touché le fond de l'abîme, il remontait lentement vers la clarté de la vie, son coeur peu à peu s'allégea, une vapeur d'alanguissement l'enveloppa, son cerveau, tout son corps s'imprégnèrent d'un bien-être grandissant, délicieux... Il entr'ouvrit les yeux, le rêve s'était fait chair: Maud était debout près de lui, ses doigts nus posés sur son front.
Il se redressa:
-- Oh ! c'est vous... Pardonnez-moi !... Je me suis étendu là et je crois que j'ai dormi. Mais je vous pressentais dans mon sommeil et cela me faisait tant de bien !