Or, si désespéré, les croyances de l'enfance, en une minute, refleurirent en lui: elles vivaient donc, sous la poussière malsaine qui les avait si longtemps recouvertes ? Il pria; il mêla aux divins noms jadis implorés le nom de celle dont il avait profané le corps adorable. Et il fut ainsi, sincèrement, l'être religieux qui foule aux pieds toute raison, demande en un cri de foi les grâces qui contredisent la foi et la morale. Comme jadis, quand, petit garçon, désirant une sortie ou un cadeau, il faisait des promesses à la Vierge, aux saints Patrons, -- il engagea l'avenir: "Je me marierai... Je travaillerai... Je vivrai sainement avec elle. Mais rendez-la-moi !"

Tragiques, les vagissements désespérés de cet homme, parfaitement beau, parfaitement jeune; ces prières proférées, les lèvres dans le linge fait pour vêtir la pudeur d'une vierge, et qui avait servi d'accessoire à des caresses passionnées !

Quand il redescendit, onze heures avaient sonné. La concierge le guettait sur le seuil de sa loge; il coupa court aux questions en lui glissant un louis dans la main en même temps que la clef... Dehors, il marcha d'un pas plus solide, comme si, parmi les décombres, surgissait malgré tout l'espoir d'une restitution. C'est que des larmes saines avaient coulé sur son chagrin; c'est qu'il avait touché le fond de sa conscience et y avait retrouvé, avec ce qui y restait de moralité et de foi, l'indéfectible espérance qui dort au creux des âmes désespérées.

"Cela ne se fera pas. Elle n'épousera pas Chantel." Un sentiment puissant lui disait cela, hors de toute preuve. Comment l'événement se produirait-il, par lui ou sans lui ? Il l'ignorait. Il concevait seulement son droit d'intervention dans le dénouement, sans savoir non plus comment il en userait, ni même s'il en userait.

Il souffrait toujours, mais d'une douleur sourdement engourdie: qui ne se raisonnait pas, qui se réfléchissait à peine sur la conscience, -- une douleur qui ne pensait pas. A partir de ce moment, il reprit sa vie ordinaire. Il rentra chez lui, s'habilla avec le soin minutieux habituel. Qui l'eût vu sortir, passé minuit, en frac sous le léger pardessus printanier, une fleur au revers gauche, un cigare aux dents, descendre la rue Saint-Honoré à pied, d'un pas de flânerie, gagner le cercle et s'asseoir à la table de jeu, à côté d'un panier de jetons, -- certes n'eût pas imaginé que cet homme, depuis plus de quinze jours, vivait dans un état de fièvre continue, et, depuis six, presque en démence, -- que deux heures plus tôt, il avait agonisé en serrant contre ses lèvres le chiffon de batiste qui, soigneusement plié, à peine plus volumineux qu'un mouchoir, bombait légèrement la poche de son frac.

Au club, la partie était commencée. Il ponta quelques instants, puis, dès qu'une suite de banque fut libre, il la prit. Il la tint toute la nuit et perdit constamment, lentement, chaque banque soldée par quelques milliers de louis. On leva la partie vers cinq heures, dans l'effervescence de joie naïve, insolente, où les banques mauvaises mettent les pontes heureux. De fait, tout le monde gagnait autour de Suberceaux, qui perdait trois cent mille francs, son gain de la semaine.

Joueur toujours impassible: mais, ce jour-là, il força l'admiration des plus hostiles. Il avait laissé couler cette fortune entre ses doigts avec une insouciante absolue; et, quand il sortit du club, quand il regagna son logis, il respirait l'air cordial de cette matinée de printemps, les poumons joyeux et larges.

Faut-il le dire ? il éprouvait, de la continuité de sa malechance, une sorte de satisfaction. Âme de féticheur, il s'était fait en lui-même, à son insu, cette "réussite" étrange: "Si je perds, cette nuit, c'est que le mariage n'aura pas lieu..." Il avait perdu autant qu'il pouvait perdre; il rentrait chez lui n'ayant plus à lui, peut-être, que ses vêtements; aussi rapportait-il cette foi instinctive: le mariage ne se ferait pas. Il ne s'attarda pas à chercher comment; il était tranquille; il sentait dans le chaos de sa tête germer des projets qui suivraient leurs cours le lendemain, encore aussi indistincts que la fleur dans ces oignons qu'une nuit fait pousser, germer, fleurir. Il se coucha paisiblement et s'endormit calme, la chemise de Maud épandant son parfum sous ses narines.

C'était bien une âme de joueur à travers la vie, à la fois outrancière et puérile, superstitieuse et téméraire, l'âme des joueurs, l'âme des femmes, l'âme aussi des conquérants, quand il plaît au hasard.

III