Maxime, lui, ne priait pas. Tandis que Julien de Suberceaux, aux heures de crise aiguë, retrouvait les balbutiements pieux de son enfance et, avec eux, l'échauffement de coeur que n'avaient pas étouffé les cendres de la débauche, Maxime, si chaste, d'une vie si droite, élevé religieusement, ne priait plus, parce qu'il ne croyait plus... A peine homme, la foi s'en était allée de lui, comme tombent les cheveux à quelques-uns, sans cause apparente, sans souffrance. Impénétrable mystère, ce souffle de croyance qui, librement, anime les uns, délaisse les autres, contrarie les éducations et les hérédités par un caprice qui ne se prévoit ni se s'évite. Maxime était incroyant
avec une telle sincérité que l'idée de la prière ne lui venait même pas: signe indiscutable de l'athéisme vrai.
Dépourvu d'appui où fonder sa résistance, il arriva ce qui devait arriver: une dernière lettre eut raison de ses résolutions. La lettre, "typée" à la machine, disait:
Vous ne voulez pas voir, décidément et vous allez vous marier avec une créature ! Cette lettre est la dernière que vous écrira la personne qui s'intéresse à vous: prenez-y garde ! Si vous n'êtes pas un enfant ou un fou, trouvez-vous aujourd'hui, jeudi, entre cinq et six heures, rue de la Baume, en vue d'une petite porte de fer, la seconde, en venant de l'avenue Percier. Que vous en coûte-t-il d'aller voir ? Personne ne le saura, si ce que nous vous disons n'est pas vrai, et, dans ce cas, vous serez rassuré définitivement..."
Le correspondant mystérieux, homme ou femme, qui signait sa lettre: Prudence, était certes un psychologue assez avisé. Les deux arguments qui terminaient décidèrent Maxime. L'un s'adressait aux moins nobles sentiments: "Personne ne le saura." Mais que vaut notre conscience, la plupart du temps, isolée de la conscience universelle ? L'autre argument faisait miroiter l'espoir de la délivrance: c'était le flacon de morphine montré au néphrétique à qui l'on dit: "Vous ne souffrirez plus après la piqûre..." A cinq heures, il était rue de la Baume. Il vit entrer celle qu'il prit pour Maud; il attendit cinq quarts d'heure devant la porte de fer, quand elle fut entrée. Cinq quarts d'heure durant lesquels il eut la certitude que Maud était là, dans les bras de Suberceaux... Cinq siècles ? Point. Ce ne fut ni long ni court, ce ne fut pas du temps à proprement dire: toute catégorie de succession avait disparu: il souffrit à chaque seconde tout son martyre... Qu'on imagine, après cette passion, la résurrection de ce damné, quand il constata, de ses yeux, que la femme entrée chez Suberceaux n'était point Maud. Non seulement cela le rassurait pour cette fois, mais, du coup tout était expliqué: on prenait pour Maud une autre femme. La lettre anonyme avait bien dit: Maxime ne pouvait être plus complètement rassuré.
Et cet incident, d'apparence romanesque, n'était même point ce que notre ignorance des causes appelle ordinairement le hasard. Comme tous les voluptueux professionnels, Julien, sachant l'incertitude des rendez-vous de Maud et leur rareté, avait des doublures à ce premier rôle, des obéissantes qui venaient au moindre signe et occupaient les heures devenues libres, atroces d'énervement. Dès que Maud implorée par lui l'avait averti qu'elle ne venait pas, il avait télégraphié à Juliette Avrezac, ou plutôt à Mme Duclerc leur intermédiaire complaisante, et la jeune fille était venue, docilement, trop heureuse de ce rendez-vous inattendu dans le délaissement où, depuis longtemps, l'abandonnait Julien.
Maxime regagna l'hôtel des Missionnaires, ce soir-là, ivre de cette excessive joie dont la fièvre intense emprunte l'aspect de la folie. Sa mère et sa soeur l'attendaient, pou le dîner qu'ils prenaient à une petite table, dans la salle commune du rez-de-chaussée, parmi les vieilles dames à coques blanches, les bonnes soeurs, les grands ensoutanés barbus, convives habituels de la maison.
Maxime embrassa les deux femmes avec un élan d'allégresse qu'elles ne lui connaissaient plus, qui les rasséréna, les remplit d'une joie fiévreuse, presque égale à la sienne: c'était le fils, le frère perdu qu'enfin elles retrouvaient. Les vieilles dames à cheveux blancs, les prieures en cornette, les grands gaillards à barbe et à soutane se scandalisèrent quelque peu, sans doute, de la gaieté qui régnait à cette table de trois convives, si morne d'habitude, et où l'on osa, ce soir là, -- un samedi, jour de demi-pénitence ! -- déboucher une bouteille capsulée d'étain, d'où s'émulsionnait un liquide sucré, et qui portait sur le cartouche de sa panse une image pieuse avec ce titre surprenant: Véritable Champagne Saint-Joseph.
Par une miséricorde de la destinée, cette griserie joyeuse de Maxime ne se dissipa point aussitôt. Elle fut durable. Le doute était mort. Son coeur contenait à la place un immense besoin de s'humilier aux pieds de Maud, de lui confesser son péché contre elle: à nul prix il n'eût consenti à garder sur sa conscience cette faute et ce secret. Quand, le lendemain, il eut avoué, et que le premier baiser un peu consenti de Maud eût scellé la rémission, sa fièvre s'apaisa. La journée s'acheva dans cette parfaite accalmie; tout conspirait pour l'embellir: le sourire du ciel, la sérénité des visages, l'espoir d'un bonheur proche où chacun prendrait sa part. Rentré dans sa chambre de séminariste, vers onze heures du soir, Maxime ne chercha pas à s'endormir. Il voulait prolonger dans le silence de cette nuit traversé par des vols de carillons, par les sonneries d'heures aux campaniles des chapelles voisines, la béatitude de son coeur enfin comblé. Le crépuscule du matin bleuissait les fenêtres quand il s'endormit.
A la même heure, Suberceaux, rentré chez lui, ruiné et calme, fermait ses yeux sous le poids d'un sommeil pesant où seule vivait cette foi: "Le mariage ne se fera pas..."