Les trois convives restèrent quelque temps silencieux. Le garçon rentrait avec la note. Paul Le Tessier la paya et dit:

-- Nous sortons ? Il est dix heures et demie, j'ai un rapport à corriger et je veux monter à cheval demain matin. Vous allez à l'Opéra, je crois, monsieur de Chantel ?

-- J'irai, dit Maxime de Chantel, si votre frère m'y accompagne. Sinon, j'attendrai simplement ma mère à la sortie.

-- Mais je vous accompagne, c'est convenu, répliqua Hector... Et même, si vous voulez, nous allons partir... Il est temps. Nous arriverons pour la Chevauchée.

Ils vêtirent leurs pardessus et descendirent. A la porte du restaurant, le sénateur trouva son coupé. La nuit ouvrait un pan de ciel pur et glacé sur l'emplacement vide de l'ancien Opéra-Comique. Une mince couche de neige dure, cirée par les semelles des passants, vernissait le sol; les clartés du gaz, les feux des globes électriques luisaient fixement, dans l'air condensé. C'était, sur la Ville, une belle nuit d'hiver, claire, sereine, sonore.

-- Montez-vous dans mon coupé ? demanda Paul Le Tessier. Si vous voulez, je vous jetterai à l'Opéra.

-- Non, fit Hector. Deux minutes de footing nous feront du bien. Va-t'en à tes rapports, sénateur.

Tandis que le coupé virait, Hector et Maxime gagnèrent le boulevard. Hector avait allumé un cigare. Maxime marchait d'un pas distrait, la pensée bien loin du spectacle, pourtant brillant, pourtant rare pour lui, que voyaient ses yeux.

-- Vous rêvez, mon lieutenant ? questionna Hector.

Maxime s'arrêta net, comme un cheval sous un coup de caveçon. Ses traits maigres, tendus plus qu'à l'ordinaire, ses yeux dont l'arrière-flamme s'avivait, le mordillement de sa courte moustache dénonçaient le trouble de ses nerfs.