Julien de Suberceaux occupait depuis quatre ans un de ces appartements si heureusement orientés. C'était la moitié de l'entresol d'un hôtel, transformé autrefois en logis de garçon, sans doute pour la commodité de quelque fils de famille, avec son escalier, sa sortie particulière sur la rue de Baume, -- et depuis, loué toujours à part, l'hôtel restant assez vaste pour se passer de cette annexe.

Quand Julien vint pour la première fois à Paris, en 1885, du fond de sa province natale, -- un village de l'Aude, -- il accompagnait, à titre de secrétaire, M. Asquin, viticulteur considérable des environs de Limoux, élu député avec toute la liste monarchiste. Julien, à vingt et un ans, dernier mâle d'une de plus anciennes familles du pays, se savait beau, se sentait intelligent et souffrait d'être pauvre. Résolu d'avance à toutes les compromissions, cuirassé par un orgueil supérieur au jugement d'autrui, il posa le pied sur le sol de Paris comme ces admirables et chimériques héros balzaciens qui disent à la Ville: "Tu seras mienne."

Mais le temps a marché depuis les du Tillet et les Rubempré. Paris n'est plus une proie féodale à partager entre quelques aventuriers hardis: c'est un champ morcelé en mille parcelles où chaque appétit démocratique assouvit sa fringale. Rastignac est devenu légion: les scrupules n'encombrent personne, et quand la fortune élit celui-ci, celui qu'elle dépouille n'était pas plus digne. Puis Julien, réellement beau, réellement séducteur, n'était Rastignac qu'à demi: lui-même aimait trop les femmes. L'irréductible sincérité de son désir paralysa ses projets de conquête. Jusqu'au jour où il rencontra Maud de Rouvre, il fut seulement un jeune méridional très élégant et très fêté. Il menait assez large vie, grâce au bonheur du jeu et aux libéralités d'Asquin qu'il payait en complaisances; car le député, la soixantaine passée, restait coureur et, naturellement, dissimulait ses fantaisies eux catholiques électeurs de l'Aude. L'appartement de la rue de la Baume fut ainsi loué et payé par Asquin au nom de son secrétaire, qui l'habita à la condition de le livre de temps en temps aux rendez-vous du député.

Julien de Suberceaux fut présenté aux Rouvre par Paul Le Tessier, depuis sénateur, alors député de Niort. Il connaissait M. de Rouvre pour avoir vu ce haut gentilhomme à favoris blancs, à façons correctes, assis à toutes les tables de baccarat de Paris, et pour l'avoir rencontré dans tous les soupers de filles. On le réputait riche, ignorant les brèches effroyables que le jeu et les femmes avaient faites à la dot d'Elvira Hernandez, depuis que la famille vivait à Paris. Lorsque Julien se dit alors: "J'épouserai Maud," il pouvait se persuader encore qu'il suivait son programme de fortune et de conquête; la vérité, c'est que Maud, du premier coup, subjugua ce coeur infirme, masqué en aventurier. Elle le domina par sa beauté, certes, par la royauté de sa grâce; mais elle l'asservit surtout parce qu'il reconnut en elle une âme pareille à celle qu"il se souhaitait à lui-même et qui lui manquait: -- une âme ardente et implacable de révoltée, décidée, coûte que coûte, à vaincre la fortune et à piétiner la foule. Maud, à dix-huit ans, se savait ruinée, réduite à l'héritage d'un oncle maternel. Courtisée par les hommes presque depuis l'enfance, experte à les surprendre, elle avait éprouvé déjà la difficulté de les garder à soi, de les conduire jusqu'au mariage, avec une dot si médiocre. Deux fois, elle connut l'affreux déboire des "flirts" affichés dans Paris, aboutissant à la disparition du prétendu, le jour où la vraie fortune était connue. Elle haïssait déjà son père pour l'avoir ruinée, elle étendit sa haine à tous les êtres vaniteux et sceptiques qui voulaient seulement se divertir d'elle, jouir de sa beauté, se faire honneur de ses préférences. Le mariage, dès lors, lui fut la terre qu'il faut conquérir de violence ou de ruse: c'est ainsi qu'ils se rencontrèrent, elle et Julien, comme deux adversaires armés.

Et le monde, à leur rencontre, se rangea pour ainsi dire en cercle autour d'eux, curieux de les voir aux prises, tant il semblait évident qu'ils devaient s'aimer, eux, le plus beau couple de Paris, eux de la même race, d'une aristocratie de forme et d'élégance si manifeste que, là contre, même la jalousie désarmait. On eut l'impression d'une fatalité, d'une loi hors les vouloirs humains, et cette fatalité, cette loi, eux-mêmes la subirent malgré la révolte de leur arbitre. Julien fut le plus aveugle et le mieux possédé; mais Maud, enragée contre cette défaite imprévue, dut s'avouer qu'elle aussi était conquise, et que ses résistances ne tenaient pas contre un baiser de l'homme à qui, malgré tout, elle ne voulait pas se donner. Elle lui fit payer cruellement sa faiblesse: elle lui déclara qu'elle se marierait quand il lui plairait; qu'elle lui cédait, en quelque sorte, le provisoire de sa vie; elle ne s'accorda qu'à demi. Julien se soumit; il aimait; puis l'influence de Maud affermissait ses résolutions hier flottantes... Soit ! Il serait l'amant incomplet de cette admirable fille jusqu'au jour où elle se marierait; il serait son amant le lendemain du mariage. N'était-ce pas là un piétinement assez crâne des lois convenues, une belle revanche de sa vie ballottée d'à présent ?

Dès l'année qui suivit leur rencontre, les circonstances adverses les aigrirent encore, et leur résolution s'en fortifia de marcher unis et complices contre la société dont ils souffraient. Sur les conseils de Maud, Mme de Rouvre avait demandé et obtenu le divorce; quelques mois après le jugement, M. de Rouvre mourut. Sa succession liquidée, il restait à la veuve une soixantaine de mille francs, deux cent mille à Maud, autant à Jacqueline. Vivant ensemble, les trois femmes pouvaient faire figure mondaine sans écorner leur capital. Mais Maud entendait ne point déchoir de son luxe d'hier. Il fallut un vaste appartement, trois domestiques, un attelage de deux mille francs par mois. Ce qui manquait au revenus, Maud l'empruntait sans hésiter à son propre capital, car elle ne voulait pas déposséder sa mère, et Jacqueline était avisée et avare pour son bien. N'importe ! Maud avait foi dans l'avenir; elle se ruinait avec une confiante sérénité. Les événements faillirent lui donner raison. Un jeune gentilhomme roumain, prodigieusement riche, le comte Christeanu, s'éprit d'elle au point de demander sa main dans la semaine qui suivit leur première entrevue. Bien accueilli, il retourna dans son pays pour obtenir l'agrément de sa famille. Pour quel motif se prit-il de querelle, pendant ce séjour, avec un camarade de cercle ? On ne le sut jamais: il se battit au sabre et fut tué. Maud porta le deuil. Hector Le Tessier dit à ce propos: "Cette femme ne sera aimée que parmi des drames."

Presque en même temps, Julien, lui aussi, était atteint dans ses oeuvres vives. Aux élections de 1889, M. Asquin échouait contre son concurrent républicain. Le jeune secrétaire se trouvait seul à Paris, n'ayant plus à sa portée la bourse complaisante du député qui, du moins, lui laissa l'appartement de la rue de la Baume, loué pour plusieurs années. La fortune du jeu se montrait déjà moins fidèle. Suberceaux connut des passes ardues, d'où le tiraient les voyages d'Asquin à Paris, tous les deux mois environ: le vieux provincial venait voir sa maîtresse Mathilde Duroy, sa fille Etiennette, et dans ce milieu facile, où Suberceaux avait pris Suzanne du Roy pour maîtresse, il revivait quelques semaines sa vie de fêteur parisien. A la fin de 1890, il mourut subitement. Suberceaux comptait sur un legs; mais pour lui comme pour Etiennette, le testament fut muet. Encore Etiennette devait-elle bénéficier, à sa majorité, des vingt mille francs d'une assurance contractée sur sa tête le jour de sa naissance.

Ce temps où Maud et Julien sentirent s'appesantir sur eux les serres de la destinée, fut celui où ils s'aimèrent le plus fougueusement. Julien venait chaque jour chez les Rouvre, il passait des heures entières dans la chambre de Maud qui avait imposé sa présence; il s'accoutuma à la dangereuse saveur de cet amour inachevé, dispensé à leurs élus par des vierges savantes, plus poignant cent fois que les faciles et complets bonheurs des amours ordinaires. Avec son tempérament de grande amoureuse, avec son impudeur résolue, elle fit de Julien son serf, sa chose; elle fit plus: elle lui recréa l'âme à l'image de la sienne, lui suggéra ses propres sentiments, galvanisa sa volonté. Près d'elle, Julien regarda la vie avec ses yeux: une lutte sans merci pour la fortune et la domination; il accepta ce plan effroyable: n'être qu'à demi l'amant de sa maîtresse jusqu'au mariage, demeurer son amant après le mariage... Il ne l'accepta pas sans luttes intimes. Sceptique et hardi en présence de sa maîtresse, la solitude le laissait retomber à l'indécision. Maud appartiendrait à un autre, serait femme par un autre ! Pouvait-il souffrir cela sans révolte ? Comme tous les coeurs faibles, il comptait sur la destinée pour arranger l'avenir: le coup de sabre providentiel du Roumain.

Les projets de Maud sur Maxime de Chantel tout de suite lui firent peur, lui firent pressentir un vrai péril. Il devina Maud cette fois résolue au mariage, coûte que coûte, malgré lui-même. N'avait-elle pas gardé jusqu'au dernier moment, pendant plus de six mois, le secret de la rencontre à Saint-Amand ? N'avait-elle pas (il le comprenait, à présent) modifié sa vie depuis ces dix mois, surveillé ses mots et ses gestes, de façon que pour le monde, si prompt à changer ses jugements, elle pouvait apparaître irréprochable ? "Je me suis laissé duper, pensait Suberceaux; Maud a manqué de loyauté. Si je suis vraiment son allié, elle devait au moins me tenir au courant de ses projets... L'aimerait-elle, par hasard ?..."

Ces pensées le torturaient, par cette fin d'après-midi obscure de février où, fiévreux, agité, il attendait Maud chez lui. C'était la nuit déjà, les becs de gaz allumés dans la rue tapissée de neige, et la neige encore descendait en lourds et rares flocons derrière les vitres, sur les trottoirs et la chaussée, sur le grand parc vide aux ramures noires et blanches.