Ses pas hasardeux l'avaient mené au bord d'un étang immense, que l'incertitude du soir grandissait encore, effaçant les limites dans la brume. Attachée au bord de l'étang, une petite yole se balançait doucement. Elle ne contenait point d'aviron, mais seulement une de ces rames à large palette que les canotiers appellent une pale et qui suffit à mouvoir et à guider les embarcations légères.

Maxime sauta dans la barque, détacha l'amarre et nagea violemment pour user ses nerfs. Mais sur le lac aux bords mystérieux, aux eaux plombées par le crépuscule, plus seul encore en face de lui-même, la voix se fit plus impérieuse:

"Prends garde ! cette femme c'est l'inconnu: elle apporte dans le pan de sa robe le mystère et le drame..."

Il ne ramait plus, il laissait la barque glisser d'un mouvement qui, lentement, se mourait. Soudain la cloche du château d'Armide sonna au delà de l'étang, au delà des bois. C'était le premier appel annonçant le dîner. Maxime évoqua l'image de Maud, la Maud des soirs, aux cheveux nus, aux épaules nues. Elle était là, si près de lui ! Il n'avait plus que quelques heures à la voir, et il la fuyait ! Un violent reflux de désir et de tendresse submergea ses hésitations. Il regagna vivement le bord, rattacha la yole, courut au château. Sept heures étaient passées de quelques minutes. Il n'eut que le temps de se vêtir à la hâte. Au moment où il descendit au salon, on annonçait le dîner. Il entrevit seulement Mlle de Rouvre, dans la tache sombre d'une robe de velours vert; elle quittait le salon au bras d'Hector; mais à table, il se retrouva près d'elle. Elle le questionna distraitement sur la cause de son retard: il répondit du même ton... L'autre voisin de la jeune fille était le romancier à la mode, Henri Espiens: elle s'entretint avec lui presque tout le temps; il faisait des phrases molles et rondes de causeur pour salons sur l'amour, sur les femmes, avec des rires satisfaits quand il avait achevé. Maud écoutait, souriait, répondait peu.

Maxime, lui, contemplait cette tablée de mondains et, sans les pénétrer encore à demi-mot, à demi-vue, comme un Le Tessier ou un Suberceaux, il commençait à comprendre tous ces oisifs, ni meilleurs, ni pires que le reste de Paris, mon Dieu ! mais soucieux de leurs plaisirs, indulgents aux vices les uns des autres, sortes d'entre-metteurs réciproques, incapables de jalousie et de passion, curieux d'intrigues, de liberté de sexe à sexe, avec l'accident de la débauche complète de temps en temps, -- rarement.

Etabli par Mme de Rouvre et Paul Le Tessier, l'arrangement des places favorisait, avant toute chose, la sensualité des convives masquée du nom indifférent, léger, de "flirt". On avait placé Lestrange entre Jacqueline et Marthe de Reversier, pour qu'il pût à loisir exercer son métier d'énerveur; Aaron mâchait des histoires grasses dans les seins épandus de Mme Ucelli, qui, de l'autre côté, s'aiguisait les yeux à regarder les frisons châtains de Juliette Avrezac. Hector, le sage Hector, causait à voix basse avec Madeleine de Reversie qui, de temps en temps, affectait de lui frapper sur les doigts pour le faire taire. Paul Le Tessier s'était généreusement donné Etiennette comme voisine; il ne se gênait guère pour la regarder tendrement, ni elle pour lever sur lui ses yeux de câlinerie, un peu atristés par moments, au souvenir de sa mère laissée rue de Berne, dont le mal s'aggravait chaque jour. Tous ces gens faisaient les uns en présence des autres leurs petites affaires de sensualité, sous l'oeil indifférent des mères: Mme de Rouvre, Mme de Reversier, Mme Avrezac, et d'un ou deux pères, égarés là, sans emploi prévu. Et lui-même, Maxime, ne l'avait-on pas mis à droite de Maud afin qu'il pût, comme les autres, pousser son aventure, gagner quelque complaisance sur sa voisine !

"Heureusement Suberceaux n'est pas invité, pensa-t-il amèrement; on l'aurait mis de l'autre côté, sans doute, à la place du romancier."

Toute cette tablée lui faisait l'effet d'une sorte de cabinet de restaurant, mais plus pervers, plus frelaté, avec je ne sais quoi en plus de débauche inavouable qui lui venait de la présence des jeunes filles.

"Heureusement aussi, pensa Maxime, Jeanne et ma mère ne sont pas là !"

Sur le conseil discret d'Hector, Mme de Chantel était restée à Paris avec sa fille, et c'était Hector également qui engageait Maxime à ramener sa soeur à Vézeris avec lui, au lieu de la laisser à Paris avec Mme de Chantel.