«Monsieur, j’ai dix-huit ans, je vis seule avec ma mère, comme votre Frédérique ou votre Léa. Je veux, comme elles, me libérer, être une personne, gagner ma vie (toujours, c’est le nœud de la question). Que faire?...»
«Je lui conseillai la sténographie-dactylographie. Trois mois plus tard, une dame à cheveux grisonnants se présenta chez moi, accompagnée d’une ravissante petite personne de dix-huit ans. Celle-ci était ma correspondante inconnue.
«—Monsieur, me dit-elle, j’ai suivi vos conseils. Voici mes diplômes de sténographe-dactylographe...»
«Je réussis à la placer dans les bureaux d’une grande entreprise industrielle. Au bout d’un an, elle voulut spontanément partir pour l’Angleterre, afin de se perfectionner dans la langue du pays. Elle en est revenue récemment, fiancée, de son propre choix; mais, durant l’intervalle des fiançailles, elle continue à travailler. Elle vient d’entrer dans les bureaux parisiens d’une grande compagnie d’assurance américaine, où elle gagne 250 fr. par mois... Et ce n’est nullement «une manœuvre». C’est une jeune fille du monde, accomplie, jolie, élégante, pratiquant tous les arts dits d’agrément...
«Autre exemple encore. Tout près de chez moi, habite une jeune institutrice qui, elle aussi, est venue un jour me consulter sans me connaître. Elle gagne 75 francs par mois! Elle est sage. Elle n’attend rien du mariage, sur lequel elle ne compte pas. Ses joies sont la lecture, le spectacle de Paris, la maigre liberté dont elle jouit, ses leçons finies. De temps en temps elle me rend visite: elle m’affirme qu’elle ne désire rien, qu’elle est heureuse, parce qu’elle est libre de sa pensée, parce qu’elle est «une personne».
«Ce ne sont que des cas isolés!... dira-t-on...
«Pourquoi se sont-ils groupés sous mes yeux depuis quelques années seulement?
«Enfin, dans les milieux dits mondains, où toujours plus longtemps les vieux errements d’éducation persistent, pourquoi les jeunes filles, quand je les interroge, protestent-elles de leur volonté de choisir leur genre d’existence et leur mari? Pourquoi la mode n’est-elle plus de la fausse ignorance? Pourquoi les flirteuses clandestines se font-elles moins audacieuses et deviennent-elles tout à fait décriées?
«Si je me trompe, je me trompe de bonne foi, et les motifs de mon erreur tromperaient un plus avisé. Et puis, je ne me trompe pas! Pourquoi douter de sa raison et de ses yeux? Quelque chose de nouveau s’élabore vraiment: la jeune fille française renaît. Elle n’est déjà plus une «expression psychologique» comme dans les livres du dernier quart de siècle... Si elle porte encore la marque de l’éducation opprimante d’hier, elle a déjà les yeux fixés sur demain. La transformation continue. Celles de demain n’auront peut-être plus la grâce double d’une Françoise, encore traditionnelle et pourtant émancipée. Elles seront tout à fait, sans effort et naturellement, des «personnes»... Les hommes de demain, qui se seront modifiés avec elles, les aimeront ainsi...»