En sorte que le colossal musée où vous avez dépensé en tout, cette année, une quinzaine de vos journées, pourra bien ne laisser pour l’ensemble qu’une impression assez confuse dans votre mémoire; vous déclarez vous-même l’avoir assez vu. Mais le Petit Palais et ses brillantes succursales historiques, disséminées dans les sections diverses, n’auront pas vainement frappé vos yeux. Ce que vous y avez vu, vous l’avez regardé du regard qui imprime l’image dans le cerveau: ces images font partie de vous, désormais, de votre esprit, de votre jeune érudition. Et de même les émotions de fierté nationale, les sympathies esthétiques qu’elles vous ont suggérées, ayant été spontanées et profondes, ne s’aboliront pas avec le temps. Elles vont, au contraire, s’enraciner et se fortifier en vous, concourir à former votre goût, votre sensibilité.

Réfléchissez quelque peu à tout cela, Françoise, notamment pendant ces classes de couture dont vous m’avez dit qu’elles seraient assommantes si l’on n’avait pas le droit d’y penser à autre chose. Voyez là l’exemple et la preuve que nulle éducation ne saurait être fructueuse si elle n’enfonce des racines dans le passé, dans la tradition, dans l’histoire de la race. Imitant en cela votre charmant génie de jeune fille, l’éducation doit être traditionnelle par instinct et volontairement curieuse de modernité. Cette vérité compte au petit nombre de celles qui me guident lorsque, si gracieuse, vous me demandez des «leçons sur les choses». Elle présidera à l’enseignement que voudraient vous apporter mes billets de quinzaine. Est-elle connue, est-elle appliquée par les dames excellentes que Mme Le Quellien à chargées de votre éducation scolaire, dans la célèbre institution Berquin? Est-ce le système de votre directrice Mme Rochette? D’après ce que vous m’avez confié, j’ai peur que non. Mme Rochette et ses acolytes ont bien de l’expérience et une indéniable bonne volonté: seulement leur doctrine est que l’éducation d’une petite Française en 1900 doit ressembler trait pour trait à l’éducation d’une petite Française de 1855, date où elles-mêmes fréquentaient l’école. C’est pousser un peu loin l’amour de la tradition. Vous trouverez d’ailleurs, par le monde, des fantaisistes qui soutiennent que le devoir de l’éducateur est de faire de la petite Française une petite Américaine ou une petite Anglaise. Ceux-ci sont très dangereux. Le système de Mme Rochette n’est pas dangereux. Il n’est qu’inutile.

Je voudrais, petite amie, mettre à mon doigt le cercle d’or qui rend invisible et vous suivre, vous et vos compagnes, dans votre journée d’écolière, depuis la prière du matin jusqu’à la prière du soir. Malgré votre confiance en moi, vous ne me raconterez jamais tout ce que vous enseignent vos maîtresses en classe, ni tout ce que vous dites entre élèves durant les récréations, ni tout ce qui circule dans votre cervelle pendant les silencieuses heures d’étude. La franc-maçonnerie féminine scellera vos lèvres sur ce qui serait le plus divertissant à connaître... Mais mon expérience d’ancien écolier me suffit. Je sais à quel point une pension française ordinaire est un petit monde bizarre et vieillot, et quelles pauvretés y sont parfois gravement apprises... Votre jeune perspicacité s’en est rendu compte, puisqu’elle a souhaité un supplément d’informations sur la vie. Gardez-vous cependant, moderne Françoise,—et c’est par là que je veux conclure,—gardez-vous de mépriser en bloc tout le système d’éducation de l’institution Berquin. Il contient toute une partie de tradition et de principes qui est vénérable, admirable, et à coup sûr absolument appropriée à l’éducation d’une jeune fille de votre pays. C’est à vous, si fine et désormais avertie, de distinguer ce qui est réellement beau et utile dans ce mélange de traditions et de routines. Les merveilles que vous admiriez, colligées et mises en ordre dans votre cher Petit Palais, vous n’ignorez pas qu’il fallut, pour la plupart, les extraire de greniers encombrés, parmi la poussière et le fatras d’objets quelconques où furent longtemps relégués les legs artistiques des siècles derniers... Eh bien! vous aussi, dans le fatras d’idées et d’habitudes léguées par les anciennes éducatrices, vous devez, à la veille d’entrer dans le monde, faire un triage judicieux. Les idées et les traditions dignes d’être conservées, vous les connaîtrez, d’abord à leur beauté, à leur noblesse intrinsèque et aussi à leur caractère vraiment, profondément national. Vous composerez ainsi peu à peu—nous composerons, car je vous y aiderai—un musée de ce qui fait la spécialité charmante, glorieuse, de la femme française. Et de même que, sans compromettre de votre précieuse modernité, vous preniez des leçons de goût au musée des Champs-Élysées, vous ne risquerez nullement de n’être plus une jeune personne bien vingtième-siècle en visitant de temps en temps cet autre Petit Palais imaginaire, meublé de traditions et de souvenirs.


III

Le jour des Morts.—Pèlerinage.—Vers le passé familial.—Les aïeux.—Laboureurs et soldats.—Le sergent-fourrier de Napoléon.—De la timidité et de l’esprit d’entreprise.—La grand’mère Brigitte.—L’argile de Françoise.

Demain, chère Françoise, l’institution Berquin, cette douce prison, accorde un jour de liberté à ses prisonnières. Mais ce sont des vacances graves, fidèlement dispensées au culte des morts... L’aînée de vos compagnes a beau n’avoir pas vingt ans, il n’en est guère, parmi vous, qui n’ait à s’associer au grand deuil liturgique par un deuil personnel. Pour vous, par exemple, le traditionnel pèlerinage au cimetière n’est déjà plus seulement une pieuse promenade. Il y a, dans l’énorme ville sépulcrale du Père-Lachaise, un coin du sol qui est vôtre, où sont réunis les derniers disparus de votre famille, votre aïeule maternelle, son mari, et, enfin, votre père, mort il y a huit ans.

Quand vous irez, demain, fleurir de chrysanthèmes la pierre unie sous laquelle dorment vos parents, quand vous aurez laissé s’épancher cette émotion imprécise, ce vouloir obscur que les absents soient heureux dans leur séjour inconnu, ce désir passionné de les retrouver un jour, qui sont assurément la meilleure des prières, évoquez de toutes les forces de votre jeune esprit la mémoire de votre père. Faites-vous raconter sa vie par Mme Le Quellien; quand il mourut vous étiez trop jeune pour la bien connaître. Puis, le soir, dans l’appartement de la place Possoz, avant de rentrer à l’institution Berquin, demandez à votre mère de vous montrer, de commenter pour vous les modestes archives de la famille. Méditez-en les enseignements quand vous serez de nouveau prisonnière. Je vous parlais l’autre jour de l’importance qu’il y a, pour une petite Française, à bien connaître le legs historique que transmet à sa génération le passé de la France. Il lui importe non moins de connaître le passé prochain de sa propre famille, ce que lui transmettent immédiatement les êtres humains dont le sang anime ses veines.

Votre famille, chère enfant, est née du sol national, du sol de la province française. A trois où quatre générations en deçà de la vôtre, on y trouve des paysans, possesseurs de petits domaines qu’ils cultivaient eux-mêmes, les uns en Poitou, les autres en Gascogne. Je vous prie d’être très fière de cette origine et de la proclamer hautement à travers la vie, quand on vous la demandera. Toute vraie noblesse s’enracine dans la terre, dans le sillon tracé par les aïeux. Osez vous glorifier de votre sang pur de tout mélange: telles familles réputées grandes et portant d’illustres titres ont, en somme, le sang le plus mêlé, traversé de courants étrangers au hasard des riches alliances. Apprenez d’ailleurs que ces libres laboureurs, vos aïeux à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, vous ont transmis, par l’économie intellectuelle de leur vie, des facultés neuves, des puissances prêtes à servir, que nul effort antérieur n’a usées: c’est là un phénomène aujourd’hui démontré par la science. Ils ont vécu, ils sont morts sans renommée, ils dorment obscurément dans leurs cimetières de village, où demain personne n’ira peut-être fleurir leur tombe feutrée d’herbe. Mais c’est parce qu’ils furent de sobres paysans, parce que leur cerveau n’assuma pas d’excessifs labeurs, que vous arrivez, vous, petite Françoise, à l’aube du XXe siècle, l’esprit si vivace, si alerte,—en même temps que si saine et si robuste de corps.