Ainsi parla Mme Le Quellien. J’étais confondu, navré.
—Chère Françoise, murmurai-je. Si j’avais cru lui faire de la peine, j’aurais jeté ma lettre au feu. Dois-je tout de même lui écrire aujourd’hui?
—Sûrement! Elle attend votre lettre avec une impatience fébrile, parce que, paraît-il, vous lui avez promis d’y indiquer la bonne façon d’être coquette. Écrivez-lui donc, mais, je vous en prie, cette fois du moins, ne soyez pas trop sévère... ne la faites pas pleurer. Elle est si jeune, la pauvre chérie, et vous savez comme son cœur est sain!...
Quand votre mère m’eut quitté, rassurée, emportant la promesse que «je ne vous ferais plus pleurer», je méditai quelque temps sur moi-même et je me maltraitai fort. Ainsi, ma dernière lettre, que je croyais affectueuse, vous avait chagrinée. J’avais prétendu simplement éveiller votre sensibilité, et voilà que je l’avais meurtrie! Hélas! chère enfant, ce n’est pas la première fois que pareille infortune m’échoit, sinon avec vous, du moins avec le public. Quel écrivain n’a pas été stupéfait de l’interprétation excessive donnée à ce qu’il suppose avoir écrit du ton le plus modéré? C’est que, voyez-vous, les indifférents systématiques mis à part, chacun de nous cherche dans ce qu’il lit un aliment pour ses passions politiques, sentimentales ou autres. Et la lecture passionnée de ma récente lettre, qui vous a tant bouleversée, me flatte au fond... Tout de même, «vos beaux yeux ont pleuré»; j’en ai quelque remords. Et, puisque je fus si maladroit que de vous chagriner, je passe la parole—pour rentrer en grâce auprès de vous—au plus doux des prédicateurs: à Fénelon.
Fénelon vous dit,—parlant précisément des jeunes filles:
«Les véritables grâces ne dépendent point d’une parure vaine et affectée; mais on peut chercher la propreté, la proportion et la bienséance dans les habits nécessaires pour couvrir nos corps.»
Sans même en appeler à cette haute autorité, nous concevons aisément qu’il soit expédient à une femme d’être un joli spectacle pour les yeux. Bien plus, il est dangereux qu’elle soit tout à fait indifférente à son propre aspect physique. Ce n’est pas sans raison que le suave conseiller de la duchesse de Beauvilliers inscrit en tête des coquetteries permises le mot de «propreté». La propreté, cette demi-vertu,—ainsi l’appelaient nos aïeules,—devient trop aisément indifférente à qui repousse toute envie de plaire. Or, rien n’est moins séduisant qu’une femme dont on dit: «Elle n’est pas soignée.» Les femmes entre elles le savent bien; aussi est-ce une des accusations qu’elles lancent le plus volontiers et le plus perfidement contre des rivales... C’est faux, très souvent, surtout de nos jours, à Paris, où même la plus humble bourgeoisie française commence à se familiariser avec les habitudes hygiéniques du Nord. Avouons cependant qu’il reste encore à faire, beaucoup à faire en province. Ils sont nombreux, les chefs-lieux d’arrondissement où l’habitant répondrait—comme à un fonctionnaire de mes amis étonné de ne point trouver d’établissement de bains dans sa nouvelle résidence:
«Oh! monsieur le sous-préfet... vous savez... dans notre petite ville, on donne si rarement des bals!...»
... L’observance, sans plus, de la «demi-vertu», serait d’ailleurs une pauvre règle d’économie féminine. Dans la société contemporaine, le rôle de la femme, s’il n’est plus (par bonheur!) uniquement de plaire, est encore de plaire, parmi d’autres devoirs. Des révoltées, des femmes précurseurs peuvent abdiquer dès aujourd’hui cette mission: vous n’avez point, Françoise, un tempérament de révoltée. Soyez consciente du mouvement puissant, indéniable, qui va transformer peu à peu la coquetterie féminine dans le sens que je vous dirai tout à l’heure; mais, née en 1882, demeurez tout simplement une femme de votre époque. Fénelon vous suggère encore un excellent moyen de vivifier votre coquetterie en la réglant: il prononce le mot de proportion. Glosons sur ce mot à la façon des géomètres.
Théorème.—Toute mauvaise coquetterie est une erreur de proportions.