Vous portez, Françoise, la peine de notre vieux système, antinaturel et antimoral. Malgré votre instinct de progrès, votre goût de la liberté, ce clair et curieux regard que vous attachez sur l’avenir des femmes,—une éducation demi-cloîtrée influe sur les mouvements de votre cœur. J’ai constaté, l’autre nuit, que l’atmosphère d’un bal, d’un bal à peine mondain, peut faire de vous pour quelques heures une autre Françoise. Connaissez le péril et soyez armée. Plus heureuses que vous, les jeunes filles de la génération prochaine pourront peut-être aller au bal sans autre pensée que de se divertir. Les danseurs ne seront plus pour elles des compagnons nouveaux «dont le cœur n’est pas sûr». Elles les connaîtront aussi bien que leurs propres compagnes. Vous, il vous faut faire d’abord l’apprentissage de ces compagnons. Appliquez là votre faculté de pénétration et d’ironie. Et jusqu’à ce que vous ayez une idée un peu nette de ce qu’est un jeune homme moderne, de ce qu’il sait, de ce qu’il désire, de ce qu’il vaut, mettez au cran d’arrêt les battements sentimentaux de votre propre cœur...

... J’entends les éclats de rire de Françoise:

—Non! mon oncle... mais ce que vous êtes coco, aujourd’hui!... Parce que j’ai un peu flirté avec le frère de Lucie!...

«Coco» ou pas «coco», je souhaiterais que Mme Rochette enseignât à ses élèves que le mot «flirt», avec son apparence pimpante et inoffensive, est parfois un assez vilain mot.


XVI

Les crêpes.—Concours culinaire.—De l’importance des soins ménagers.—La masseuse et le calculateur.—Goûts et dégoûts de Sophie.—Leçons de mise en scène que nous donne la nature.—La maîtresse de maison idéale.—Autorité domestique de Françoise.

Il n’est pas interdit, Françoise, de se rappeler en carême les divertissements du carnaval, surtout s’ils furent honnêtes et décents. Ma conscience, sur ce point, ne m’adresse aucun reproche. On ne me vit pas, décoré d’un nez artificiel, sonner de la trompe par les places publiques de la ville, ni, du haut d’un char enguirlandé, éblouir les badauds par un travesti de Pierrot ou de Turc: plaisirs que l’Église condamne, je voudrais bien savoir pourquoi. Rentré à Paris le dimanche gras—oui, j’ai quitté «la ferme»—j’eus la joie de trouver sur ma table de travail des livres qui s’y étaient engerbés pendant mon absence: une moisson de choix. Du coup toute envie de sortir me passa. Et, si je n’avais pas eu l’honneur, hier mardi, de vous avoir à déjeuner chez moi avec Mme Le Quellien et de manger ainsi quelques crêpes que nous fîmes de compagnie, le premier carnaval du siècle ne m’eût laissé que le souvenir d’agréables dégustations littéraires.

Mais les crêpes aussi eurent leur mérite et surtout notre concours à les faire sauter dans la poêle. Mme Le Quellien en manqua une seule: ce qui lui présage, paraît-il, une vieillesse à peu près exempte d’ennui. Moi, j’en réussis tout juste la moitié; je n’aurai donc qu’un bonheur couleur du temps, moitié pluie, moitié soleil, larmes et sourires à doses égales. Quant à vous, Françoise, vous les réussîtes toutes avec une sécurité imperturbable. Un geste sec de vos petites mains gantées, et la crêpe exécutait le saut périlleux comme un chien de cirque sous le fouet du maître. La femme de chambre vous avait, pour la circonstance, prêté son plus coquet tablier à bretelles et à bavette. Avant de vous mettre à l’œuvre, vous aviez goûté la pâte du bout des lèvres, et aussitôt vous aviez réclamé l’addition d’un peu d’eau et d’un verre d’armagnac. Victoire, ma cuisinière, obéit en rechignant: mais il se trouva que vous aviez raison. Jamais je ne goûtai crêpes si aériennes ni si parfumées... Je m’amusais fort à vous regarder: cette petite scène m’affirmait à la fois votre science culinaire et votre aptitude à l’autorité domestique. Double mérite bien important! On a beau faire son entrée dans le monde en 1901 et posséder une conscience très avisée de ses droits, il importe qu’une femme, même moderne, sache conduire son ménage. La différence de nos idées avec celles d’autrefois est seulement qu’on disait naguère: «Il faut cela, et cela suffit...», tandis que nous disons: «Cela ne suffit pas, mais il faut cela.»