Selon ma promesse, chère enfant, j’ai pris hier le chemin de la place Possoz dans l’intention d’aller trouver Mme Le Quellien et d’entreprendre auprès d’elle les négociations dont vous m’aviez chargé.
Si je vous disais que cette mission m’était fort agréable, vous ne me croiriez pas. D’abord, j’ai horreur du rôle de Providence. La Providence, telle que la conçoivent ceux qui ont foi en elle, connaît les causes lointaines des événements et lit à livre ouvert, dans l’avenir, le sort final des démarches. La vraie Providence peut donc librement s’occuper de mariage. Pour moi, au contraire, comme pour vous, comme pour nous tous, demain s’enveloppe de mystère. Comment oserais-je échafauder votre bonheur sur des conjectures? Et j’ai beau vous répéter que je ne veux être qu’un simple truchement entre votre mère et vous, j’ai beau «faire mon Pilate» (c’est votre mot), je sais bien que votre cœur m’attribuera un jour une part de responsabilité dans l’heur ou le malheur de votre ménage... Voilà l’une des raisons pour lesquelles j’étais d’assez méchante humeur hier, vers deux heures après midi, tandis que par les calmes voies de Passy je me dirigeais vers la place Possoz.
L’autre raison qui me rendait maussade était plus complexe et plus égoïste à la fois. A je ne sais quelle jalousie quasi paternelle contre l’adolescent qui va nous ravir Françoise se mêlait la mélancolie de jouer un rôle de barbon, un rôle de Bartolo ou d’Arnolphe à rebours.—«Avant la quarantaine, c’est un peu tôt, que diable! Et Françoise abuse de ma complaisance...» Comme je vous gourmandais ainsi, le mot de quarantaine évoqua heureusement dans ma mémoire une foule de souvenirs des bons auteurs du siècle dernier, tels Balzac et Sand, qui traitent le quadragénaire comme un vieillard à ses débuts, mais comme un vieillard. Félix de Vandenesse, à quarante ans, montre les façons d’un homme «averti par une longue expérience». Bien mieux, à trente-quatre ans, le Jacques de George Sand appelle sa fiancée Fernande «Ange de ma vie, dernier rayon de soleil qui luira sur mon front chauve!» C’est de nos jours seulement que la nécessité d’un long service militaire, l’encombrement des carrières et l’âpreté de la lutte pour vivre ont allongé la période dévolue par l’opinion aux agréments de la jeunesse. Les journaux appellent froidement «jeune maître» des écrivains, des peintres de cinquante ans, tandis que, par un sentiment d’équité, donnant une rallonge de dix ans à la jeunesse des hommes, on en octroie une de quinze pour le moins à la jeunesse des femmes, principalement des comédiennes. Tout cela est charmant dans les romans et dans les chroniques, mais tout cela n’empêche pas que la vie moyenne des Français soit de quarante-quatre ans, et donc que vers la trente-huitième année on doive être apte aux pensées et aux besognes graves...
Ce fut donc dans l’état de componction résignée le plus idoine à ma mission que j’atteignis la place Possoz, chère Françoise, et qu’un instant après je pénétrai dans l’appartement de Mme Le Quellien.
Votre charmante mère, cette après-midi-là, n’apurait point ses comptes de ménage, sur ce cahier dont l’agencement savant et la tenue méthodique excitent votre admiration et la mienne. Elle ne lisait pas non plus un de ses deux livres familiers: l’Introduction à la vie dévote ou l’Imitation... Comme il faisait une tiède journée printanière, elle avait ouvert la fenêtre de sa chambre sur la place ensoleillée, déserte et somnolente comme la place d’une sous-préfecture de province. Assise sur un fauteuil et les pieds appuyés sur un tabouret, son giron plein de menus ustensiles de couture, elle brodait sans la moindre paire de lunettes, un délicieux petit rond de fine batiste fixé sur une piécette de toile cirée verte. Je reconnus un de ces labeurs interminables et délicats que vous désignez, Françoise, sous le nom générique de «travaux de maman». Vous ne les nommez pas ainsi sans ironie, et vous assurez qu’il est bien plus pratique d’acheter, tout faits, dans divers grands magasins de Paris, les objets auxquels Mme Le Quellien consacre tant d’heures patientes. Vous prétendez aussi que ces objets n’ont aucune affectation utile, que quand ils sont achevés on ne sait où les mettre, qu’ils finissent tristement sous quelques vases à fleurs, sous quelques vagues flambeaux, lesquels se passaient fort bien de leur voisinage. Et vous affirmez, pour votre part, la résolution de ne faire jamais concurrence aux «travaux de maman».
Il me parut que Mme Le Quellien n’attachait pas elle-même à son ouvrage une importance infinie, car elle le remisa aussitôt dans la corbeille, avec tout l’attirail de couture.
—Voilà qui est aimable, me dit-elle... Au lieu d’aller vous promener au Bois, où vous rencontreriez de jeunes et jolies femmes, vous pensez à venir bavarder un moment avec votre vieille amie...
Je protestai—ce qui est la vérité même—que l’on ne me ferait pas faire quatre pas pour aller regarder «les jeunes et jolies femmes» du Bois, tandis qu’il m’est toujours agréable de converser avec la mère de Françoise. L’âme de votre mère, Françoise, me donne l’impression d’un beau cristal, et, en outre, d’un cristal dont la forme est devenue presque introuvable. Votre jeune âme, à vous aussi, est agréable à regarder; mais elle est cristallisée dans un «système» qui m’est plus familier, pour employer le jargon des physiciens. Votre mère est un parfait cristal de l’ancien système.
Nous n’avions pas échangé dix répliques que, déjà, la jeune pensionnaire de l’institution Berquin occupait notre conversation. Je dis «occupait» dans le sens tactique du mot, occupait militairement, souverainement, barrant les issues à tout autre sujet. O Françoise, soit dit sans reproche, que votre gracieuse personnalité est envahissante, principalement dans cet appartement de la place Possoz! Même absente, vous y régnez: on n’y pense qu’à vous, on ne parle que de vous. Je n’eus donc aucun effort diplomatique à tenter, aucune transition à chercher, pour amener cette phrase importante:
—... Justement je suis chargé par Françoise d’une mission auprès de vous.